Le blog de Patrice Armusieaux

02 décembre 2019

Pouvons nous concilier désir de nature et préservation de l'environnement à Sélestat ?

"Les jardins cachottiers de la ville charnelle emmitouflèrent mon corps brisé. Ils étaient adorables, accueillants et paisibles tous trempés d’ombres bleues et ventilés suavement d’haleines capiteuses de miel et de jasmin ..." Filippo Tommaso Marinetti, la ville charnelle 

C’est le retour en grâce des villes à la campagne » titre Le Figaro du 7 juillet 2009 suite à une étude de l’INSEE sur les migrations internes en France. « Pour autant, les familles ne retourneront pas à la terre ni à la ferme. Elles s’installent dans les villes de ces régions rurales. ». La grande presse découvre avec naïveté la rurbanisation, qui se différencie de l’exurbanisation, « mouvement par lequel la population urbaine semble « sortir » de la ville pour se placer dans les espaces périurbains » (Brunet et al., 1993, 207) ou du mitage, habitat éparpillé dans la campagne. La rurbanisation (Bauer & Roux, 1976), processus de construction organisée ou non, en pavillons ou petits immeubles, près des petites villes ou villages, s’intensifie. Les rurbains choisissent une ruralité résidentielle, tout en conservant un mode de vie urbain et une mobilité plus forte que celle des anciens ruraux. Ils s’implantent, dans le milieu rural, près des villes qui se (re)vivifient, et justifient la création d’une nouvelle catégorie statistique, déjà officiellement utilisée en Amérique du Nord. En France, la question de la rurbanisation est maintenant clairement posée, que ce soit par le groupe de prospective de l’INRA sur Les nouvelles ruralités à l’horizon 2030 (Mora, 2008) ou par le groupe de prospective de la DATAR sur l’espace périurbain de la France. Ce dernier envisage quatre scenarii pour le périurbain) L’urbain compact l’emporte, et la périurbanisation est stoppée) La dispersion l’emporte car, grâce aux progrès techniques et urbanistiques, les faibles densités deviennent durables) Des pôles de transport vers les centres sont créés dans un périurbain organisé) Le polycentrisme densifie les centres périphériques existant (Vanier, 2008).

À regarder les évolutions depuis plus de 50 ans, l’étalement urbain correspond à des tendances profondes de la société et à l’évolution des modes de vie (Bauer & Roux, 1976 ; Chapuis, 1986 ; Frey, 1999 ; Brunet et al., 1993 ; Sallez & Burgi, 2004, Berger, 2006 ; Huriot & Bourdeau-Lepage, 2009), ce que l’écologie urbaine avait déjà modélisé dès les années 1930. L’amélioration des transports hors de la ville, la forte augmentation des prix du foncier et de l’immobilier en ville, l’image négative de la grande ville, du fait notamment de ses pollutions et de son insécurité, sans oublier la concentration de la vie sociale sur la sphère familiale privée et surtout le souhait des populations de disposer d’un habitat individuel proche de – ou à – la campagne, concourent à favoriser la rurbanisation. Le désir de nature des individus et les comportements qu’il génère prennent un caractère nouveau aujourd’hui avec l’émergence des préoccupations de « durabilité ». Ils entrent apparemment en conflit avec la volonté collective de préserver l’environnement et de se développer de manière durable. Un paradoxe semble émerger : la satisfaction du désir de nature des individus produit une structure urbaine, un mode d’occupation de l’espace et une consommation d’espaces naturels et agricoles « ayant a priori » des effets environnementaux négatifs qui vont à l’encontre du développement durable. Ils sont susceptibles de mettre en péril à terme la possibilité de satisfaire ce désir de nature par le processus de destruction des espaces naturels et les nuisances environnementales qu’il produit. En termes économiques, on peut dire que les comportements décentralisés d’individus rationnels (ici la satisfaction des intérêts individuels, ou encore les comportements microéconomiques) conduisent à un équilibre social sous-optimal et sont contraires à terme à l’intérêt collectif et individuel.

Cet article se propose d’expliciter ce paradoxe apparent. Il s’interroge également sur la manière de promouvoir une urbanisation durable, de qualité, et qui réponde à la demande sociale française actuelle. Nous reviendrons d’abord sur les différents concepts utilisés pour caractériser les mutations urbaines : étalement urbain, exurbain, périurbanisation, rurbanisation, etc. Nous montrerons ainsi que les réflexions sur le périurbain, le rurbain et la forme des villes sont anciennes. Cela nous permettra également de replacer notre propos dans l’histoire longue et de nous emparer de la question du rurbain et de la périurbanisation pour la confronter au paradigme du développement durable (section 1.1). Nous mettrons en évidence l’ancienneté du désir de nature et les différentes phases de la valorisation de la campagne (section 1.2). Ensuite, nous soulignerons les éléments du débat actuel sur la difficile conciliation entre la satisfaction de ce désir de nature individuel et la préservation de l’environnement (section 2). Enfin, nous proposerons quelques éléments de réflexion sur la manière de penser l’action publique pour s’extraire de ce paradoxe et tendre vers une urbanisation de qualité et durable.

1 – L’étalement urbain, phénomène marquant des transformations spatiales du XXe siècle

L’analyse des transformations spatiales urbaines du XXe siècle a conduit à l’apparition d’un certain nombre de concepts ou de termes pour décrire les phénomènes observés. Ainsi, pour traduire l’étalement urbain, processus majeur de ce siècle, la ville s’est vue parée, selon les auteurs, de différents adjectifs : étalée (Bochet et al. 2004), éparpillée (Bauer & Roux, 1976 ; Nancy, 1999), éclatée (Berger, 2004), émiettée (Charmes, 2011) etc. Les termes d’étalement urbain, de périurbain, de rurbain, d’exurbain, de mitage résidentiel ont émergé. Il s’agit de savoir si ces termes expriment des réalités bien différentes et surtout de définir ce que nous entendons par « rurbain » avant de mettre en exergue les désirs de « rurbain ».

1.1 – De quoi parle-t-on ?

 

Un retour aux définitions semble nécessaire pour s’y retrouver dans ce « Babel de termes » désignant la sortie de la ville de ses murs et le processus d’urbanisation des espaces agricoles et naturels proches ou non d’agglomérations. On admet que l’étalement traduit toute extension régulière ou non de l’urbain à partir du centre-ville. Il exprime donc la diffusion de l’urbain dans le rural (Huriot & Bourdeau-Lepage, 2009) et se traduit au niveau spatial par l’urbanisation de nouveaux espaces, occupés notamment par des lotissements et des constructions individuelles. Ces espaces constituent le périurbain lorsqu’ils sont situés autour de la ville. Pour Brunet et al. (1993), le périurbain « en réalité fait partie de la ville par les activités et les modes de vie des habitants » (Brunet et al. 1993, 379). Il peut être synonyme de banlieue et correspond à l’espace des navettes quotidiennes de ses habitants. Pour d’autres auteurs, le périurbain inclut ou non « les plus anciennes banlieues intermédiaires ». Lorsque les espaces touchés par l’étalement urbain prolongent le périurbain des agglomérations, on parle d’exurbain (Bailly, 2009 ; Potier, 2007). Le processus d’urbanisation généralisée a conduit également les chercheurs à définir un autre type d’espace, le rurbain, contraction d’urbain et de rural. Il s’agissait de traduire l’idée d’un « urbain qui vit à la campagne » (Guérin & Gumuchian, 1979, 89), et de mettre un terme sur un phénomène nouveau, celui de l’installation éparpillée de population urbaine dans des espaces à dominante non urbaine (au-delà des villes). Dès la fin des années 70, Bauer & Roux (1976) introduisent la rurbanisation pour décrire le phénomène particulier, alors nouveau, d’imbrication des espaces ruraux et des zones urbanisées. Ils distinguent la rurbanisation du phénomène pavillonnaire. La rurbanisation, selon eux, contient le phénomène pavillonnaire, « mais y ajoute son propre caractère morphologique, la dissémination dans la campagne » (Bauer & Roux, 1976, 20). Ainsi, l’espace rurbain se définit par des localisations isolées dans un espace majoritairement agricole (Bauer, 1977). Pour d’autres auteurs, comme Guérin & Gumuchian (1979), la rurbanisation désigne l’installation d’urbains dans les campagnes périurbaines et se traduit spatialement par la dispersion d’habitats pavillonnaires dans le rural, c’est-à-dire par du mitage résidentiel. Selon eux, la rurbanisation est fondée sur un système de valeurs, de pratiques et de représentations différentes de celles des ruraux. Un constat s’impose : la définition de la rurbanisation n’exprime pas tout à fait la même chose selon les auteurs et les périodes.

 

Pour nous, dans le contexte actuel, le phénomène de rurbanisation peut être analysé comme le résultat d’une diffusion généralisée de l’urbanisation au-delà du périurbain. Il résulte de l’installation d’urbains dans le rural. Son expression spatiale est la construction d’habitations (ou la rénovation de maisons anciennes) dans le rural, près des villes moyennes et petites, à proximité des axes de transport. La rurbanisation est un phénomène qui alimente depuis plusieurs décennies les travaux des chercheurs. Aujourd’hui, dans le contexte du global change, les processus de rurbanisation et de périurbanisation prennent un caractère particulier. Ils obligent chercheurs et décideurs à repenser le processus d’urbanisation et ses conséquences spatiales sur la campagne, ainsi que le rôle des villes petites et moyennes et de la campagne. Il nécessite de se pencher sur le désir de nature des individus et sur les conséquences environnementales de sa satisfaction.

1.2 – Un désir de nature ancien : l’idylle rurale

 

 

L’attrait de l’espace rural n’est pas récent et trouve sa source dans le désir des hommes d’un retour à un cadre de vie naturel. Rappelons les cabanons, mazets ou résidences campagnardes que possédaient les populations urbaines dès le XIXe siècle, notamment dans le Sud de la France (Berger & Rouzier, 1977). Mumford (1964) explique la permanence de ce phénomène par le fait que la nature symbolise la liberté prisée par la plupart des hommes. Certains auteurs associent cette idylle rurale à la production d’un imaginaire bourgeois développé avec l’urbanisation, l’industrialisation et la modernisation, imaginaire établi en opposition à l’urbain (Stallybrass & White, 1986 ; Short, 2009). Aujourd’hui, si cette aspiration à une proximité avec la nature domine toujours, elle est liée en grande partie à la montée des préoccupations environnementales. Les formes qu’elle prend sont diverses, et se déclinent de différentes façons, tant spatialement (dans les grandes villes et à la campagne) que temporellement (permanente, régulière ou ponctuelle). Cette aspiration se manifeste dans les grandes villes, notamment à travers la mise en place de jardins partagés, l’émergence d’associations tournées vers la protection de certaines espèces végétales ou animales ou vers la sensibilisation aux questions environnementales, l’exploitation de ruches et la récolte de miel (comme à New-York ou Paris) et par le renouveau des parcs et jardins, la construction de murs végétalisés (voir à ce sujet l’article de Arnoult et al. dans ce numéro), le développement d’éco-quartiers, la montée des questions de développement durable, le recyclage des déchets etc. Elle s’exprime également par le rejet de la grande ville et l’installation de citadins dans des petites villes ou villages de la campagne française, ou encore par le déplacement hebdomadaire ou régulier vers une résidence secondaire dans l’espace rural (Urbain, 2002). Le désir de nature et son expression spatiale proviennent de multiples raisons : sociales, économiques, politiques, culturelles, environnementales… Il naît aussi des nouvelles possibilités techniques offertes aux individus, telles que la voiture ou les nouvelles technologies de l’information et de la communication. C’est, avant tout, le rêve d’une maison avec jardin, d’un air pur, de moins de criminalité générée par la promiscuité, d’un logement moins coûteux et plus spacieux. Ce désir lié au règne de la voiture, permis par le progrès technique, la construction d’autoroutes urbaines, la place prépondérante accordée à l’automobile en ville (1960-fin des années 80), l’évolution des politiques publiques en matière de logement, ainsi que par l’avènement du week-end et des 35 heures, dans un contexte de qualité de vie et d’énergie bon marché.

 

Au début du siècle dernier, l’espace rurbain tire son attractivité de la possibilité pour les ménages d’accéder à un logement individuel décent et de profiter d’un cadre de vie villageois . Si on en croit les enquêtes réalisées sur le choix résidentiel des ménages, les choses n’ont pas beaucoup changé. Sallez & Coutrot (2009, 331) nous rappellent qu’en 1947, 74 % des répondants avaient déjà une préférence pour la maison individuelle et qu’en 2007 « 87 % souhaitent un habitat individuel » (Sallez & Coutrot, 2009, 331)) et parmi eux, 33 % à la campagne et 21 % en périphérie. Un sondage effectué en mai 2010 par le CSA pour « l’Université d’accueil des nouvelles populations », confirme l’aspiration d’un grand nombre de Français à s’installer loin des grandes villes. Si l’intérêt pour le rurbain provient principalement de la qualité du cadre de vie, néanmoins certains moments du cycle de vie rendent les ménages plus sensibles aux aménités fournies par l’espace rurbain (Charmes, 2005). Comme l’ont montré les travaux sur les écologies urbaines, les jeunes couples voient dans leur installation dans ces zones la disponibilité d’espace et d’un logement individuel avec jardin, ainsi que la possibilité d’offrir à leurs enfants un meilleur cadre de vie que dans une grande ville. Les familles avec enfants souhaitant trouver campagne, verdure, sécurité, tout en étant proches des services et commerces locaux, préfèrent le polycentrisme et le rurbain (Bochay et al. 2004). Ce mouvement de fond trouve son origine dans le mythe de la petite ville chère à de nombreux utopistes du XIXe siècle. On peut citer les « Garden cities » de Howard ou encore le projet utopique « Broadacre » de Wright (1958), présenté au MOMA (Musée d’Art Moderne) de New York en 1931.

 

Les recherches de ces dernières décennies ont montré que la localisation résidentielle et la localisation des activités sont étroitement liées. Les modèles développés en économie urbaine, sont bâtis sur ce constat. La représentation de la localisation résidentielle y est encore largement réalisée à l’aide d’un schéma monocentrique, où l’emploi est supposé concentré en un seul lieu, soit au centre (Huriot & Bourdeau-Lepage, 2009). Dans ces modèles, les ménages choisissent entre d’un côté une localisation centrale dans un logement petit au coût élevé et des coûts de transport relativement faibles et de l’autre côté une localisation périphérique dans un logement plus grand au coût plus modéré et des coûts de transport relativement plus élevés. L’arbitrage se fait entre coût de transport et rente foncière : plus le coût de déplacement diminue relativement à la rente foncière, et plus les ménages ont la possibilité de choisir une localisation périphérique. Au cours des trente dernières années, la baisse des coûts de déplacement a permis un doublement des kilomètres domicile-travail (Le Bras, 2010) et l’installation de populations - en particulier des ménages avec enfants - de plus en plus loin des grands centre-villes, dans le rural. L’attrait du rural s’explique également par la possibilité qu’ont les ménages d’habiter ou non dans des petites villes du rural tout en travaillant ailleurs. À ce constat, il faut ajouter la croissance des activités de services à la personne et la délocalisation d’emplois industriels urbains dans l’espace rural (Mora, 2008 ; Berger & Rouzier, 1977). C’est ce que note Perrier-Cornet (2001) lorsqu’il parle de la diminution du poids de la « campagne ressource ». Par conséquent, ce qui a changé, c’est l’état d’avancement du phénomène et l’intensité des relations entre les différentes activités et leurs différentes expressions spatiales.

 

Cet attrait croissant de l’espace rural provient, nous l’avons vu, d’une perception croissante de la campagne comme un lieu d’épanouissement et de liberté (Mora, 2008), du développement des moyens de communication, de mobilités accrues, de modifications de la structure de production de l’espace rural, de la politique publique en matière de logement avec l’aide à la pierre et l’aide à la personne, et dans une moindre mesure, de la réforme des 35 heures.

 

2 – L’expression de la satisfaction d’un certain désir de « nature » et la contrainte environnementale : Le paradoxe micro-macro

 

Même si les processus de rurbanisation et de périurbanisation tels que nous les avons définis sont en marche depuis plusieurs décennies, ils sont aujourd’hui source de tels enjeux qu’ils conduisent les chercheurs à s’interroger sur les relations nouvelles entre la ville et la campagne, l’urbain et le rural. Ce processus remet en question la domination de l’urbain sur le rural qui a structuré l’espace national français depuis le milieu du XIXe siècle. Les traits principaux de cette restructuration seraient le repeuplement des campagnes, l’établissement d’un nouvel « équilibre urbain-rural » et l’intégration du rural et de l’urbain. Mais la satisfaction de ce désir de nature croissant, en plus de modifier l’équilibre passé entre la ville et la campagne, est à la source d’un paradoxe micro-macro. Il a pour beaucoup de chercheurs des conséquences environnementales, sources d’un vif débat.

2.1 – Vers un « nouvel équilibre » spatial entre ville et campagne ?

Après les inquiétudes sur « Paris et le désert français » ou le « mythe de la désertification des campagnes », dans les années 70, les interrogations changent. Les taux de croissance démographique positifs dans le rural, suite à une demande sociale montante de consommation d’espace rural, conduisent à se pencher sur la renaissance des campagnes dans la lignée des travaux de Kayser (1989 et 1993). Le rural est appréhendé comme un espace cadre de vie et non plus comme un espace essentiellement de production agricole. De la « campagne ressource » on passe à « la campagne cadre de vie » (Perrier-Cornet, 2001). L’espace rural est utilisé à des fins récréatives et résidentielles. Vingt ans après, l’urbanité de l’ensemble de la société est indéniable. La distinction classique entre rural et urbain, ne semble plus être très pertinente comme celle entre espace rural et espace naturel (Perrier-Cornet & Hervieu, 2002). Les questions ont évolué, notamment avec la prise de conscience du changement climatique et la volonté de protéger les espaces naturels. Les politiques publiques françaises, appuyées sur les directives européennes, les mesures internationales et les travaux scientifiques, modifient la perception de la campagne. Elles promeuvent la troisième figure de la campagne chère à Perrier-Cornet, celle de « la campagne nature ». Les directives européennes sont nombreuses : Natura 2000, directives oiseaux (Mormont, 2009) etc. La campagne est la source de la biodiversité et d’aménités positives et en cela, elle doit être protégée et préservée comme un bien public devant être transmis aux générations futures. Ces préoccupations d’ordre environnemental conduisent les chercheurs et les acteurs politiques à s’interroger sur la place des villes dans ces espaces naturels (ruraux), leurs effets sur « la campagne cadre de vie » et la « campagne nature ». Le cadre de vie plébiscité par les rurbains ne génère-t-il pas des conséquences négatives sur la biodiversité, l’habitat des animaux, etc. ?

Cependant, il faut souligner que le paradoxe existant entre le désir de nature des individus et la dégradation environnementale que peut générer sa satisfaction n’est généralement pas pris en compte. Pourtant, la satisfaction du désir de nature peut conduire à l’installation permanente ou temporaire de populations urbaines dans des espaces ruraux et à la construction de pavillons avec jardins dans des zones agricoles ou naturelles, tout en contribuant à détériorer l’environnement qui a motivé ce choix d’implantation, par la consommation d’espaces naturels et les déplacements des personnes par voie routière. Parfois, à l’inverse, ce désir de nature permet la reconquête d’espaces en friches et d’habitats à l’abandon…

2.2 – Débat autour des conséquences environnementales de la diffusion de l’urbain dans le rural

Un débat existe entre les détracteurs et les défenseurs de cette forme d’occupation de l’espace et le consensus au sein de la communauté scientifique n’est que partiel. L’ensemble de la société participe au débat mais dans bien des cas, la réflexion est relativement limitée et/ou les arguments développés par les parties en opposition bien souvent caricaturaux. Toutefois, on peut classer les arguments avancés par les uns et les autres en trois grands domaines : l’environnement, l’économie et la culture.

Les réfractaires à la périurbanisation et à la rurbanisation soulignent le gaspillage des ressources naturelles et la détérioration de l’environnement. Ainsi, bien des aménageurs, appuyés par les maires des communes urbaines, dénoncent toutes les formes de périurbanisation (Potier, 2007) organisée ou non, confondue avec le mitage résidentiel et ses méfaits, tant sur le plan écologique que sur celui des services publics. Vanier (2008, 38-39) évoque un périurbain qui « grignote la campagne et épuise les réserves foncières de demain ; affaiblit l’agriculture sur ses meilleures terres ; pollue l’environnement local et contribue … au global change ; sature les territoires de circulations quotidiennes… Rarement un vice socio-spatial aura été l’objet de tant d’hommages ! ». Des arguments similaires sont développés par les défenseurs de la ville compacte dans le débat ouvert depuis 2008 par le Plan Urbanisme Construction Architecture sur les avantages et les inconvénients de la ville dense par rapport à la périurbanisation pour le développement durable (programme : L’avenir des périphéries urbaines. Vivre en ville hors des villes). Pour les tenants de la ville compacte (Naess, 1995 ; Ewing, 1997 ; Fouchier, 1997 ; Newman & Kenworthy, 1998), les habitants du périurbain consomment plus d’énergie pour leurs déplacements. Cette idée repose sur le travail fait par Newman & Kenworthy sur 46 villes du monde en 1990 (Newman & Kenworthy, 1998). Leur célèbre courbe souligne le fait que plus les villes, sont étalées, plus les populations se déplacent quotidiennement et par conséquent plus leur consommation d’énergie dans les transports est importante. Les émissions de gaz à effet de serre seraient donc plus importantes dans les villes étalées que dans les villes denses. La solution proposée pour protéger l’environnement est la densification de l’espace urbain. Les villes ne sont pas trop peuplées mais trop peu denses (Huriot & Bourdeau-Lepage, 2009, 253). Cette conception fait de la ville dense une ville vertueuse.

D’autres arguments écologiques sont avancés. Selon les réfractaires à la périurbanisation, l’utilisation des sols va à l’encontre des activités de nature (agriculture, parcs…) et contribue à la destruction du paysage et au fractionnement des parcelles cultivées. Elle fragmente l’espace naturel et peut conduire à des ruptures dans les écosystèmes et à la destruction de la continuité des migrations des espèces (Djellouli et al., 2010). La périurbanisation génère une diminution de la biodiversité (Barbault et al., 2004). Les réfractaires à l’étalement urbain dénoncent également la détérioration environnementale et esthétique de certains espaces, comme l’entrée des villes et des villages provoquée par l’installation d’entreprises, de prestataires de services ou d’équipement. Selon eux, elle est notamment le résultat d’un manque de contrôle et d’accompagnement de la part des agents économiques, des acteurs locaux et de l’État etc. de l’installation des zones commerciales et des infrastructures de transport (de Jarcy & Remy, 2010). Par conséquent, la détérioration environnementale liée en particulier à la consommation d’espaces naturels et agricoles, aux déplacements, aux infrastructures de transport ou d’équipement n’est pas seulement à imputer aux ménages. Les entreprises, par leurs choix de localisation, modifient aussi et peut-être bien plus que les ménages la structure de l’espace français. Elles consomment de l’espace et conditionnent in fine le choix de localisation des ménages par un processus complexe de rétroaction (cf. section 1.2). Des raisons économiques sont aussi avancées. Ainsi, l’extension des réseaux d’eau, de gaz, d’électricité, d’Internet… et de voirie induite par l’étalement urbain engendre des coûts pour les collectivités et le gaspillage de ressource publique (Brueckner, 2000). D’autres auteurs soulignent le fait que la périubanisation peut être la cause d’une perte du lien social (Johnson, 2001) et source de ségrégation sociale notamment par la spécialisation des espaces (Charmes, 2005).

Selon les tenants du développement rurbain et de la périurbanisation, nombre de solutions énergétiques décentralisées sont écologiques (traitement des eaux, éoliennes, capteurs solaires). Le coût de production de l’habitat au m2 est inférieur dans les espaces rurbains par rapport à celui de la ville compacte, les coûts sociaux y sont moins élevés, comme l’exposition au stress, le temps passé dans les embouteillages, la promiscuité, l’exposition à la pollution et ses conséquences sur la santé (asthme, problèmes respiratoires etc.). De manière générale, les conséquences de la densité des pollutions sur la santé des habitants de ces espaces sont moins importantes. De plus, les rurbains et les périurbains évitent les surcoûts de la congestion et les risques de la concentration (pollution, pandémies…). Ils partent moins souvent et moins loin pour satisfaire leurs besoins de loisir et génèrent ainsi moins de pollution atmosphérique. En effet, des chercheurs se sont attachés à comparer la mobilité des populations des zones denses et celle des zones moins denses. Ils ont montré que les populations habitant en centre urbain se déplacent plus pour des raisons professionnelles ou pour leurs loisirs que les populations des zones périphériques, à composition familiale et revenu identiques (Orfeuil, 1999 ; Dubois-Taine & Chalas, 1997). Il existerait une mobilité de compensation ou un « effet barbecue » (Orfeuil & Solleyret, 2002) qui diminuerait les effets positifs de la ville dense sur les émissions de gaz à effet de serre liées au transport (Ascher, 1998). Pour certains chercheurs comme Kahn (2006), l’étalement urbain favorise la convergence résidentielle, une meilleure distribution de l’emploi permettant de raccourcir les déplacements pendulaires et de mieux séparer les usages du sol. En outre, le progrès technique est susceptible de réduire les conséquences de cet étalement (pollution, coût des infrastructures…). À ces arguments, on peut ajouter que la ville dense produit des externalités environnementales négatives notamment par l’utilisation intensive des terres à vocation agricole qui contribuent elles aussi à la destruction de la biodiversité (Djellouli et al., 2010).

Les défenseurs et les détracteurs de l’étalement sont parfois d’accord. Il existe un consensus selon lequel les politiques de financement du logement (comme le prêt à taux zéro) ont favorisé l’habitat individuel pavillonnaire au détriment de l’habitat collectif et ont été un des moteurs de l’étalement urbain. Certains auteurs notent également que le taux à prêt zéro n’a pas seulement des effets sur l’occupation des sols ou l’environnement mais également en matière sociale, renforçant le processus de ségrégation socio-spatiale des territoires. En effet, selon J.-P. Orfeuil, ce dispositif a conduit dans le passé et conduit encore aujourd’hui les ménages à faible revenus à s’installer toujours plus loin des centres villes, principalement dans des zones où le foncier leur est accessible, les éloignant ainsi des principaux centres d’emploi, renforçant leur isolement, leurs difficultés d’accès à l’emploi et leur dépendance de l’automobile (Orfeuil, 2010).

Le débat est vif et il ne s’agit pas de trancher en faveur de l’une ou l’autre des parties mais plutôt de souligner quelques faits stylisés. On peut affirmer que le phénomène contemporain de rurbanisation et de périurbanisation a été nourri d’une conjugaison de divers facteurs économiques, démographiques, techniques et sociaux. Ces influences multiples peuvent traduire la quête d’un nouvel équilibre social, centré sur une vie tournée vers le noyau familial, plus proche de la nature tout en bénéficiant des avantages économiques liés à une bonne accessibilité aux centres urbains. On pourrait assimiler cet idéal « rurbain ou périurbain » à la définition d’une société « durable », telle qu’elle ressort de l’inconscient collectif contemporain. Pourtant, la recherche d’une vie plus proche de la nature à l’échelle des individus semble conduire paradoxalement à un déploiement résidentiel non durable et ne pas se traduire par une durabilité réelle à l’échelle de la société dans son ensemble. La préoccupation principale des décideurs pourrait être formulée de la manière suivante : comment concilier le désir de nature des Français, exprimé à travers la périurbanisation et la rurbanisation ou plus exactement par le processus d’urbanisation généralisée, et la volonté de préservation de l’environnement ?

3 – Quel accompagnement pour dépasser le paradoxe micro-macro ?

La réponse est complexe. Elle défie les « politiques » et la société dans son ensemble. Il n’existe pas de solutions simples. Quelques pistes peuvent être tracées, issues des propositions de chercheurs et d’aménageurs et des expériences passées ou actuelles. Ce sont, selon nous, des voies possibles de sortie du paradoxe. Nous avons centré notre propos principalement autour des mesures qui permettraient de rendre la ville « douce », plus désirable pour les individus limitant ainsi leur volonté de s’installer à la campagne.

3.1 – Renouveler l’action publique : vers une gouvernance d’ensemble

Pour les acteurs politiques, il est nécessaire de renouveler les modèles et les approches actuels de la planification du territoire car ils semblent être impuissants à produire une urbanisation durable qui réponde aux demandes de la société française. Il s’agit de saisir pourquoi ou comment certaines mesures ont conduit à ce résultat. Un certain nombre d’idées et d’explications sont avancées dans la littérature.

Un accord existe autour de l’idée que certaines mesures publiques en matière de logement ont favorisé l’habitat individuel pavillonnaire au détriment de l’habitat collectif et ont été un des moteurs de l’étalement urbain. L’État doit donc reconsidérer ses actions en faveur du logement. Il doit peut-être encore plus prendre conscience que la consommation d’énergie induite par le bâti (résidentiel ou de bureaux) génère plus de 21 % des émissions des gaz à effet de serre alors que celle liée aux déplacements locaux en voiture particulière ne représente que 13 % du total des émissions. La bataille du développement durable passe peut-être plus par une politique d’aide à la rénovation des bâtiments et à des programmes de constructions neuves économes en énergie ou/et respectueuses de l’environnement que par des actions contre l’étalement urbain. Il faut garder en mémoire qu’une modification complète des formes urbaines actuelles ne provoquerait qu’un gain de quelques points en émissions de gaz à effet de serre (un gain d’un tiers environ pour les émissions de gaz à effet de serre liées aux déplacements). Les déplacements interurbains ne correspondent qu’à un tiers du total des émissions de gaz à effet de serres liés aux déplacements, qui représentent eux-mêmes 13 % du total des émissions de gaz à effet de serre.

Certains chercheurs dont Mangin (2004), soulignent que les politiques de voirie des dernières décennies, en réduisant les distance-temps, ont encouragé l’étalement urbain. Il s’agit donc de repenser les réseaux de transport dans leur ensemble afin qu’ils ne deviennent pas le seul instrument de l’action publique par défaut. Pour Vanier (2008), c’est « l’absence de pensée périurbaine, ou, ce qui revient au même, le poids des pensées implicitement anti-périurbaines », qui « n’ont pas permis d’affronter ces questions au fur et à mesure du déploiement du phénomène périurbain ». Pour d’autres, le manque de projet urbanistique pour encadrer le désir de nature, si ce n’est indirectement par les axes de transport a conduit en partie à cette situation jugée par beaucoup comme défavorable. L’État aurait perdu son pouvoir de planification du logement, laissant aux acteurs privés une marge de décisions plus grande (Djellouli et al., 2010).

Par ailleurs la maîtrise foncière est un élément clef de l’aménagement du territoire, qui doit probablement être reconsidérée. Elle est un outil d’action qui permet d’organiser efficacement et de manière durable la consommation d’espace et la diversité sociale sur le territoire national. Cependant seule elle ne peut rien. Elle nécessite une prise de décision cohérente entre les différents niveaux d’intervention de l’action publique mais également la concertation entre les acteurs publics et privés. Une question clef peut être soulevée quant au rôle du maire dans la politique d’aménagement territorial. Le maire est l’acteur qui détient un pouvoir décisionnel extrêmement puissant avec la compétence du droit des sols et du droit de construire dans sa commune. C’est en effet au niveau de la commune que sont approuvés et élaborés les Plans Locaux d’Urbanisme (PLU) et délivrés les permis de construire. Cette prérogative, attribuée à un niveau aussi fin de l’échelle territoriale, pose souvent des problèmes d’aménagement. Il n’y a pour s’en convaincre qu’à observer la volatilité des PLU, notamment dans l’agglomération lyonnaise ou encore le nombre de permis dérogatoires accordés par les maires. La coordination des politiques publiques est complexe car les agents économiques ne suivent pas toujours les mêmes objectifs ou/et sont bien souvent ramenés à la réalité de leur fonction ou de leur environnement électoral. L’exemple des maires est l’un des plus représentatifs. Pour des préoccupations électorales ou parce qu’ils se doivent de maintenir un certain niveau de services publics, comme une école dans leur commune, ils sont bien souvent conduits à prendre des décisions contraires à leur engagement collectif en matière d’aménagement de leur territoire, notamment dans les inter-communautés. La maîtrise du foncier et plus généralement l’aménagement du territoire doivent être repensés, dans un nouveau contexte, celui d’une préservation de l’environnement et de satisfaction du désir de nature des individus. Il s’agit donc de relier ces défis environnementaux et sociaux aux caractéristiques matérielles et immatérielles des territoires français (Mormont, 2009). Cela semble difficile sans une réforme des compétences du maire concernant le permis de construire et le PLU.

Nous savons que la manière dont les villes s’étalent provoque une pression de plus en plus forte sur les espaces naturels ou agricoles. Les villes ne s’étalent pas de manière homogène dans l’espace. Elles absorbent dans leur sillage des noyaux villageois voisins qui se développent par la construction d’un ou plusieurs lotissements. Mais très vite, le développement de ces centres villageois est stoppé par les habitants qui veulent préserver leur cadre de vie et les 80 % de terrains non urbanisés de la commune restent agricoles ou naturels (Charmes, 2011). Ainsi, ce n’est pas la quantité des terres consommées qui pose problème mais bien plus la localisation des terres consommées. En effet, les zones urbanisées ne représentent que 8 % du territoire français mais ces zones urbanisées sont éparpillées sur le territoire français. Les zones de contact entre les activités urbaines et les autres activités, notamment agricoles, naturelles ou de préservation de l’environnement sont donc importantes. Les conflits d’usage du sol qui émergent entre les populations, les entreprises et les agriculteurs en sont les révélateurs (Torre et al., 2006). En France, il existe un problème de cohabitation entre la ville et l’agriculture (Charmes, 2011). Une meilleure gestion de la consommation de l’espace pourrait passer par un accompagnement de l’implantation des populations dans le rural mais aussi des entreprises ou des prestataires de services. Il s’agit donc de prendre en considération cet élément lorsque l’on se penche sur les mesures de politique publique qui pourraient être prises.

Comme le souligne Bailly (2009) un changement profond est devenu nécessaire pour une vision globale de l’urbanisation à la rurbanisation. La gestion ne peut plus être confiée à une mosaïque de communes indépendantes. Une gouvernance d’ensemble permettrait d’encadrer et de mieux planifier ce mouvement inéluctable d’urbanisation généralisée pour éviter les intérêts particuliers et le mitage du rural ancien. Cette gouvernance suppose des approches transversales entre les différentes politiques, des analyses à plusieurs échelles géographiques et temporelles, et une mobilisation de l’ensemble des acteurs territoriaux pour dégager des priorités de planification (Bailly, 2009). Acteurs et territoires sont alors liés lors de la mise en place de projets d’aménagement qui ne concernent plus seulement l’urbain, mais l’ensemble du territoire touché par le processus d’urbanisation généralisée. Cette proposition rejoint les propos de certains chercheurs tels que Sebillotte (2008), qui propose de traiter ensemble les espaces ruraux, périurbains et urbains ou encore Vanier (2008), qui parle de pratiques interterritoriales produisant un « tiers espace » à gouverner. C’est dans ces espaces que naissent les territoires de demain, hors de la ville traditionnelle, mais aussi de la ruralité ancienne.

3.2 – Rendre la ville accueillante, « douce » ?

La satisfaction du désir de nature ne doit pas être considérée comme l’unique raison de l’installation des urbains dans le rural ou le périurbain. Il ne s’agit pas de localiser tous les français à la campagne. Cela ne correspond pas à la demande de la société française et ne peut être envisagé autrement que de manière utopique. Ce serait nier les fonctions économiques et sociales des villes, les raisons de leur existence, le processus d’urbanisation croissant que connait le monde. En effet, 50 % de la population mondiale vit en ville. Ce serait aussi ignorer les motifs de cette évolution. Le choix n’est pas entre ville dense et ville moins dense. La question est de parvenir à une bonne articulation des hautes et faibles densités, de façon à la fois à préserver l’environnement et à satisfaire ces deux besoins essentiels et incontournables pour l’homme et la société : celui d’urbanité et celui de nature.

Certains effets négatifs ressentis en ville et soulignés dans la littérature pourraient être réduits par une politique publique plus globale conduisant à l’émergence d’une ville accueillante, une ville « douce ». Une réflexion sur des mesures permettant de limiter les aménités environnementales ou sociales négatives des grandes villes pourrait être menée. Des actions à l’échelle des quartiers pour combattre le sentiment d’isolement de certaines personnes, la promiscuité ressentie ou encore le manque de convivialité pourraient être envisagées. Nous savons par exemple que le fait d’impliquer les habitants d’une même zone dans des actions communes favorise la convivialité et l’entraide, deux éléments cités par les Français dans le fait de vouloir habiter à la campagne plutôt qu’en ville. Ces actions, menées au sein des quartiers urbains, pourraient être tournées vers le respect de l’environnement. Certaines initiatives d’associations de locataires (par exemple à Seyssins près de Grenoble) aidées ou non par les collectivités locales, comme la mise en place du compostage collectif dans leurs résidences, ont donné de bons résultats aussi bien d’un point de vue écologique (réduction des déchets organiques), qu’économique (vente du compost) et social (animation de la vie de quartier, plus d’échanges entre les personnes). Paquot (2006) propose des mesures simples et ponctuelles pour rendre la ville plus conviviale.

La question de l’ouverture de l’urbain est également très importante dans la représentation et le sentiment de bien-être des urbains. La rupture spatiale crée le malaise. Une ville aimable est une ville ouverte pour reprendre l’expression de Michelin (2008). Or, au cours de ces dernières décennies, la liberté de circulation à pied des personnes en ville a été de plus en plus entravée, même si on a vu se développer les rues piétonnes. Ce phénomène est en grande partie généré par la montée en puissance de la fermeture des cités, des passages entre les immeubles, des impasses, des jardins, de la disparition des porches, et par la construction de nouvelles zones d’habitations sécurisées. Ainsi, à l’enclavement de cités construites à partir des années 60 en ville, s’ajoute la fermeture de certaines parties des villes, qui peut être perçue par la population comme un obstacle à leur circulation et être l’objet de malaise. Des mesures urbanistiques, architecturales ou réglementaires peuvent probablement être envisagées pour limiter ce phénomène et aller vers une ville plus durable ouverte où les habitants se sentent plus libres. L’objet de notre propos n’est pas ici d’épuiser la liste des facteurs qui entravent ou réduisent le bien-être en ville et vont à l’encontre d’une urbanisation durable et sur lesquels les politiques urbaines pourraient agir. Il nous faudrait alors traiter la question centrale de la ségrégation urbaine. Notre volonté est simplement de fournir quelques éléments de réflexion.

Au-delà de ces actions en faveur de la réduction d’aménités ou/et d’externalités négatives, la croissance de la place de la nature en ville semble être une mesure phare d’un mouvement qui irait vers une urbanisation plus durable dans tous les sens du terme. Reconsidérer la nature (végétation et animaux) en ville est un moyen pour faire des villes des espaces de vie plus « aimants » où le végétal et le vivant (Homme et animaux) vivraient en plus grande harmonie. Selon les scientifiques qui travaillent sur la ville durable, il faudrait « articuler des échelles d’aménagement, des densités, des rapports d’intensité entre le minéral et le végétal, favorables à la qualité des lieux et des liens sociaux » (Da Cunha, 2009, 4). Des mesures relativement simples comme la dés-imperméabilisation, la limitation de l’imperméabilisation des sols de certains espaces urbains et de nouvelles formes de gestion de l’espace urbain public pourraient également aller dans ce sens. Les espaces verts remplissent de multiples fonctions en ville. Ils sont des lieux d’échanges sociaux, de convivialité, de détente, de promenade, de satisfaction du besoin de vert et de calme des urbains, ainsi que des refuges temporaires ou non de certains animaux (exemple des abeilles). Selon leur localisation, ils jouent des rôles différents en termes de biodiversité et de préservation du monde animal. C’est pourquoi une gestion différenciée de ces espaces verts semble nécessaire (Amphoux, 2009).

Certaines initiatives urbaines très simples peuvent aussi être envisagées pour lutter contre l’étalement urbain et densifier le centre des villes. On peut favoriser l’accession à la propriété dans le cœur des agglomérations, en mettant en place un prêt à taux zéro à plafond d’emprunt doublé, conditionné à la situation sociale des contractants et à leur choix de localisation. C’est ce qu’a fait la communauté urbaine « Nantes métropole » qui a accordé entre mars 2006 et septembre 2009 plus de 300 prêts à taux zéro à des ménages modestes, plutôt jeunes, qui ont acquis majoritairement un appartement (50 % dans l’ancien et 50 % à Nantes même) dans le centre de l’agglomération. Depuis septembre 2009, la mesure a été remplacée par une subvention versée directement aux ménages primo-accédants, toujours sous condition de ressources, appelé « prêt logement Nantes Métropole ».

Nous l’avons vu, dépasser le paradoxe apparent entre le désir de nature des Français et les conséquences de sa satisfaction nécessite de mener des actions multiples de la part des acteurs politiques. Cela demande surtout, dans bien des cas, de renouveler l’action publique et d’avoir une vision globale des processus en marche. L’implication des citoyens dans les actions menées semble également être une des clefs de réussite.

Conclusion

Les modes de vie du XIXe siècle et de la première moitié du XXe siècle poussaient à la concentration urbaine. Avec les mobilités nouvelles et multiples et la fréquentation d’espaces variés, l’urbanisation se diffuse sur l’ensemble du territoire et la ville dense cesse d’être la seule condition de l’urbanité. Le désir de nature d’une grande partie de la population et l’expression spatiale de sa satisfaction, alliés en particulier à celui des entreprises d’avoir une bonne accessibilité, pour que clients et employés ne passent pas des heures dans des réseaux surchargés, expliquent les transformations du lien entre l’urbain et le rural. À l’homo oeconomicus semble se substituer l’homo qualitus, qui cherche à maximiser son bien-vivre et celui de sa famille. Les écologies factorielles continuent à prouver la puissance des facteurs de la rurbanisation et de périurbanisation. Cependant, comme nous l’avons vu, la généralisation de l’urbanisation et ses expressions territoriales sont à la source d’un vif débat concernant ses effets sur l’environnement. On peut aujourd’hui considérer que la politique publique d’aménagement du territoire devrait être tournée vers une plus grande satisfaction du désir de nature des français et prendre en considération la nécessité d’un développement durable et le désir d’urbanité des individus.

La réalisation de tels objectifs est complexe. Il est clair qu’il ne s’agit pas de trouver un nouveau modèle d’utilisation de l’espace mais plutôt d’adapter celui d’aujourd’hui de manière que les externalités négatives qu’il génère se réduisent. N’oublions pas que 70 % des bâtiments qui existeront en 2050 sont déjà construits. L’objectif est plus d’infléchir la tendance, d’effectuer des rénovations durables d’un point de vue environnemental et surtout de susciter de nouveaux comportements en matière de consommation des espaces naturels et agricoles, de déplacements et de construction, de la part des ménages comme des entreprises. Il s’agit également de dépasser le cadre purement national et de mener des actions qui prennent en compte les contraintes globales. La gouvernance d’ensemble qui doit être trouvée ne doit pas non plus négliger les espaces urbains. Elle passe par des mesures qui améliorent la qualité de vie en ville. Nous pensons que, dans le contexte français, les meilleures réponses sont celles qui allient gouvernance d’ensemble et solutions urbanistiques et architecturales, tout en agissant sur les comportements des ménages et des entreprises, avec l’objectif de modifier les modes de consommation des espaces naturels et agricoles tout en changeant la manière de produire de l’urbain. Certaines idées développées par le « New Urbanism » pourraient être reprises. Les éco-quartiers pourraient être aussi une des solutions (Emélianoff, 2008 ; Emélianoff & Charlot-Valdieu, 2000) dans cette recherche d’une urbanisation plus durable si ces quartiers ne deviennent pas des oasis verts aux externalités négatives (sociales, environnementales,…) pour le reste de la ville et s’ils ne conduisent pas à plus d’exclusion et de ségrégation socio-spatiale.

 

Je remercie Antoine Bailly et Lise Bourdeau-Lepage pour leur participation.

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Antoine Bailly est géographe, spécialiste de science régionale, de médicométrie et de développement régional. Il a reçu en 2008 la Founder’s Medal, plus haute distinction des sciences régionales, et en 2011 le prix international Vautrin Lud (le « Nobel » de géographie). Professeur émérite à l’université de Genève, il a étudié et enseigné en Amérique du Nord, en France et en Suisse. Antoine Bailly est l’auteur de 30 ouvrages de science régionale, de géographie humaine et sur les politiques de santé. Il a récemment publié Géographie du bien-être (Economica–Anthropos, 2014). De 1993 à 1999, il a présidé le comité scientifique du Festival international de géographie de Saint-Dié-des-Vosges. Il préside le Forum Santé en Suisse et le programme Pour et sur le développement régional (PSDR) de l’Institut national de la recherche agronomique (INRA) en France.

La question du bien-être introduit une problématique similaire. La définition qu’en donne Bailly ne tente-t-elle pas de concilier les aménités du cadre de vie, les conditions objectives d’existence avec des aspirations soumises aux aléas des sphères psychospirituelles individuelles ? Difficilement planifiable, longtemps associé au progrès ou carrément insaisissable, le bienêtre n’est pas aisé à cerner. Ses indicateurs demeurent incertains. Bailly en décortique néanmoins les composantes en insistant sur leurs formes spatiotemporelles. Peutêtre que des références aux théories de la justice (J. Rawls et A. Sen), comme à l’indice de développement humain (IDH), auraient permis d’aller plus loin? Sauf qu’elles étaient encore peu connues, voire non formulées au tournant des années 1970-1980.

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Lise Bourdeau-Lepage est professeur de géographie à l’université Lyon-3 Jean-Moulin et docteur HDR en économie. Chercheuse au sein de l’UMR Environnement, ville, société, elle mène des recherches en géographie et économie urbaines. Ses travaux, dans une optique pluridisciplinaire, portent sur les processus de recomposition et de croissance des villes (formes urbaines, localisations résidentielles, étalement urbain, mégapolisation, ségrégation socio-spatiale) et sur la métropolisation (place des villes dans le monde, rôle des métropoles dans l’histoire), en lien avec la question du développement durable. Elle s’intéresse actuellement aux inégalités socio-spatiales en ville, au Grand Paris, à la mesure du bien-être des individus et à la place de la nature en ville.

Elle a notamment publié Nature en ville : désirs et controverses chez Librairie des territoires (2017), Nature en ville : attentes citadines et actions publiques chez Editopics (2014 avec Roland Vidal), « Grand Paris » (un numéro spécial de la Revue d’économie régionale et urbaine, 2013, avec Franck Vallerugo), Regards sur la ville chez Anthropos (2012), « Repenser la ville » (un numéro de la revue Géographie, économie, société, 2011) et Économie des villes contemporaines chez Economica (2009 avec Jean-Marie Huriot). Elle est éditrice associée de la Revue d’économie régionale et urbaine et corédactrice en chef de la revue Géographie, économie, société dont elle codirige une rubrique récurrente.

 

 

 

Peut-on vraiment marier la nature et la ville ? Quels sont les désirs de nature des citadins ? Qu'expriment-ils ? Comment les citadins se représentent-ils la nature ? Quels sont les bienfaits de la nature en ville ? Aménager l'urbain en prenant en compte la nature est-ce vraiment possible ? Qu'est-ce que cela change en termes de pratiques ? Quels sont les risques de la réintroduction de la nature en ville ? De telles questions, au centre des préoccupations des chercheurs et des acteurs locaux, engendrent des controverses que ce livre tente d'éclairer. Dans cette optique, il explore les raisons du désir de nature des citadins et en montre la diversité. Il fait une large place aux pratiques et aux usages de nature en ville tout en s'interrogeant sur leur pertinence et leurs sources. Il met également en débat la question de la nature en ville. Il révèle sa face cachée, l'instrumentalisation de la nature en ville a des fins de politiques publiques. Il met en évidence les changements que la réintroduction de la nature en ville impose en matière d'aménagement urbain. Il souligne quelques débats philosophiques, sociaux, économiques... que cela génère.

 

 

 

 

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01 décembre 2019

L’énigme de la consommation écologique ?

Le malthusianisme économique qui domine actuellement profite de la confusion sémantique générée par deux définitions différentes de la consommation. En termes environnementaux, la consommation désigne l’utilisation des ressources naturelles et physiques. On y fait parfois référence en parlant du débit d’énergie et de matériaux à la sortie du robinet des ressources naturelles et à destination de l’évier de l’environnement (les potentiels déversements de déchets dans l’air, dans les sols et dans les mers). Le terme renvoie donc à toute activité économique. Par exemple, les sociologues de l’environnement Thomas Princen, Michael Maniates et Ken Conca affirment que « tous les décideurs de la chaîne qui va de l’extraction à l’usage final sont des consommateurs ». Il est donc possible « d’interpréter [toute] activité économique comme un acte de consommation». Donc, « les producteurs sont des consommateurs ; la production est une consommation".

En économie, au contraire, la consommation n’est qu’une partie de la demande globale (la partie constituée par les achats des consommateurs). Dans une économie nationale donnée (en faisant abstraction des exportations et des importations), la demande totale correspond à la somme de la consommation, de l’investissement et des dépenses publiques. On peut considérer ces dernières comme le résultat de la consommation et des investissements publics. Dans son expression la plus simple, le revenu est la somme de la consommation et des investissements. D’un point de vue économique, la consommation n’est donc que la demande des consommateurs bien distinguée de la demande des investisseurs.

 

Vu de l’autre côté de la comptabilité nationale, c’est-à-dire du côté du résultat ou de la production, la consommation est égale à la production des biens de consommation par opposition au résultat du secteur des biens d’équipement. Les biens de consommation ne représentent donc qu’une partie du résultat total ou de la production.

En effet, si l’on approfondit encore ce point de vue économique, des distinctions matérielles et temporelles plus importantes encore peuvent être faites entre production et consommation. La production est la transformation de la nature par le travail humain. Pour être consommé, un bien doit d’abord être produit. Les biens d’équipement, par opposition aux biens de consommation, sont spécialement orientés vers l’expansion de cette capacité à produire et donc vers la croissance économique. Une économie stationnaire, ou un système de « simple reproduction » sans croissance, comme l’ont appelé Karl Marx et Michal Kalecki, est essentiellement un système dans lequel tout est consommé et rien n’est investi.

En ignorant la différence entre ces deux approches de la consommation, il devient facile d’insinuer que le problème de la consommation des ressources naturelles doit être imputé aux seuls consommateurs. Or, négliger ainsi l’impact des investisseurs sur l’environnement, c’est exclure la force motrice de l’économie capitaliste. En toute logique, la dépense des investisseurs participe tout autant du débit environnemental général que la dépense des consommateurs. Perdre de vue l’investissement dans l’équation environnementale, c’est sous-estimer le rôle de la production, des profits et de l’accumulation du capital.

La confusion générée par le mauvais usage qui est fait de ces deux définitions de la consommation dans le discours écologiste est manifeste dans l’idée erronée selon laquelle on pourrait protéger l’environnement non pas par l’absence de consommation mais par l’épargne. Pourtant, dans une économie capitaliste digne de ce nom, l’épargne est redirigée vers l’investissement ou la création de nouveaux capitaux pour stimuler l’expansion de l’économie tout entière. Or, c’est cette expansion qui est le premier ennemi de l’environnement.

Une autre erreur qui résulte de ces deux conceptions de la consommation consiste à assimiler fréquemment l’ensemble des déchets d’une société aux déchets produits par la consommation directe des ménages, autrement dit aux ordures ménagères. Bien trop souvent, les ordures sont considérées comme un problème essentiellement associé à la consommation directe des consommateurs. Pourtant, aux États-Unis, on estime que les déchets municipaux solides ne représentent que 2,5 % de l’ensemble des déchets produits, ensemble qui comprend aussi : 1) les déchets industriels, 2) les déchets du secteur du bâtiment (construction et démolition), et 3) les déchets bien particuliers produits par l’activité minière, la production de carburants et le traitement des métaux. Les autres 97,5 % de déchets solides, hors des ménages, sont invisibles aux yeux de la plupart des individus qui, en tant que consommateurs, ne participent directement ni à leur production ni à leur traitement . Comme l’ont fait observer Derrick Jensen et Aric McBay : « Si l’on rapporte la quantité de déchets municipaux à la population, on obtient une moyenne de 750 kg produits par personne et par an. Mais si l’on intègre à ce calcul les déchets industriels, la production de déchets par habitant grimpe jusqu’à 16,4 tonnes. » Si un individu parvenait à réduire de 100 % la production de déchets de son foyer, sa part par habitant dans la production totale de déchets serait quasiment inchangée.

Les économistes orthodoxes ou néoclassiques postulent généralement l’existence dans la société moderne d’une « souveraineté du consommateur », ou bien l’idée selon laquelle toutes les décisions économiques sont gouvernées par la demande des consommateurs, qui sont donc tenus pour responsables de l’orientation générale de l’économie. Dans cette perspective, toutes les étapes de l’activité économique sont donc tout simplement orientées vers la consommation finale, qui détermine l’ensemble du processus. Toutefois, il existe une longue et puissante tradition critique chez les économistes hétérodoxes (Karl Marx, Thorstein Veblen, John Kenneth Glabraith, Paul Baran, Paul Sweezy) contre la thèse de la souveraineté du consommateur. « Le consommateur » a écrit Marx dans la seconde moitié du xixe siècle, « n’est pas plus libre que le producteur [le travailleur]. Son jugement dépend de ses moyens et de ses besoins. Ces deux éléments sont déterminés par sa position sociale, qui elle-même dépend de l’organisation sociale dans son ensemble. […] Le plus souvent, les besoins découlent directement de la production ou d’un état de fait fondé sur la production. Le commerce mondial ne tourne presque qu’autour des besoins, non pas de la consommation des individus, mais de celle de la production . » Galbraith appelait cela « l’effet de dépendance » selon lequel « les besoins dépendent du processus [de production] qui permet de les satisfaire  ». Contre l’axiome de la « souveraineté du consommateur », Galbraith mettait en avant la « souveraineté du producteur », exercée par les entreprises dominant à la fois la production et la consommation .

Comment une telle culture de consommation a-t-elle émergé et comment pouvons-nous comprendre l’histoire du développement économique en ces termes ? Assadourian nous propose un court exposé de l’évolution historique des cinq derniers siècles :

Dès les années 1600, des changements sociaux en Europe ont commencé à jeter les bases nécessaires à l’émergence du consumérisme. L’augmentation du nombre d’habitants et une stabilisation des terres, combinées à l’affaiblissement des sources traditionnelles d’autorité telles que l’Église et les structures sociales communautaires, ont fait que l’ascension sociale habituelle d’un jeune individu (par l’héritage du lopin de terre familial ou par la reprise progressive des affaires de son père) n’allait plus de soi. Les individus cherchaient de nouvelles stratégies identitaires et de nouveaux moyens d’accomplissement personnel, et l’acquisition et l’usage de biens sont devenus des substituts répandus.
Pendant ce temps, les entrepreneurs s’empressaient de profiter de ces changements pour stimuler l’achat de leurs nouveaux produits, en mobilisant de nouvelles formes de publicité et les recommandations de personnalités importantes, en intégrant des vitrines dans les boutiques, en pratiquant la vente à perte (sur un produit populaire pour attirer les clients dans une boutique), en inventant des facilités de paiement, et même en menant des études de consommation ou en créant de nouvelles modes. Par exemple, un manufacturier du xviiie siècle, Josiah Wedgwood, disposait de vendeurs qui devaient faire la promotion de leurs nouveaux modèles de poteries. […]
Au fil du temps, l’orientation consumériste était intégrée par une part toujours plus importante de la population (avec l’appui continu des marchands et des commerçants) redéfinissant ce qui était considéré naturel. L’univers des « besoins primaires » s’est étendu, si bien qu’à l’époque de la Révolution française, les travailleurs parisiens exigeaient des bougies, du café, du savon et du sucre en disant qu’il s’agissait là de « biens de première nécessité », même si ces produits, à l’exception des bougies, étaient des produits de luxe cent ans auparavant.
Au début des années 1900, une tendance consumériste commençait à pénétrer les institutions sociales dominantes de nombreuses cultures […]. Et au cours de la seconde moitié du siècle, des innovations comme la télévision, les techniques publicitaires sophistiquées, les entreprises multinationales, les franchises et l’internet ont aidé ces institutions à diffuser le consumérisme à travers la planète .

Même si ce n’est là qu’une brève esquisse du développement de la production capitaliste moderne et de l’économie mondiale, cette vision des choses ne nous semble pas satisfaisante. Le basculement d’un mode de production à l’autre y est complètement absent et à la place, on se contente de nous dire qu’au xviie siècle les « jeunes gens » qui poursuivaient leur « ascension sociale » abandonnaient la terre et le système des corporations urbaines, en faveur de pratiques consuméristes « d’acquisition et d’usage de biens » comme « nouvelles stratégies identitaires et nouveaux moyens d’accomplissement personnel ». Nulle part il n’est fait mention de la dynamique des classes, des enclosures, des lois insatisfaisantes, de la révolution industrielle, de la machine à vapeur, du nouveau travail en manufacture, du capitalisme, de la production des marchandises, du colonialisme, du marché mondial, etc. Le rôle exceptionnel qu’a joué le manufacturier de poteries Wedgwood, qui a utilisé au xviiie siècle les techniques publicitaires naissantes pour toucher sa clientèle aristocratique et de classe moyenne, est considéré comme une illustration parfaite du nouveau système, tandis que Watt et sa machine à vapeur brillent par leur absence.

Cette vision anhistorique du développement économique est reproduite dans le cadre analytique omniprésent dans le rapport de 2010 du Worldwatch Institue. Malgré la prétention du rapport à décrire la naissance du consumérisme au cours des cinq derniers siècles, les termes suivants n’apparaissent pas dans l’index de la revue : économie, classe, féodalisme, capitalisme, marchandise, production, prolétariat (classe ouvrière), bourgeoisie (classe capitaliste), capital, entreprises, accumulation, investissement, épargne, surplus, profit, salaires, colonialisme, esclavage, impérialisme, crédit, dette et finance. On est amené à croire que la croissance de la consommation peut être interprétée en faisant totalement abstraction de ces concepts historiques et de ces développements économiques.

La manière dont Assadourian analyse l’histoire est centrée sans surprise sur les élites, et tout particulièrement sur le rôle des « pionniers culturels » dans le changement des paradigmes culturels dont les relations économiques (ou de marché) sont dérivées. Par conséquent, de son point de vue, un pionnier culturel comme Wedgwood (un entrepreneur) a été en mesure d’aider à lancer notre culture de la consommation actuelle, et donc de nouveaux « réseaux de pionniers culturels » (supposés eux aussi être des entrepreneurs) pourraient réorienter cette culture de la consommation du futur vers une consommation durable .

Bien sûr, cette analyse laisse place à l’action individuelle qui peut se décliner en toute une série d’actes de simplicité volontaire (l’équivalent moral de l’idée de « restriction morale » de la procréation dans le malthusianisme de la première heure Mais l’intérêt est surtout porté sur l’élite du monde des affaires qui est assimilée à un groupe de pionniers culturels. Assadourian consacre énormément de place à déterminer la façon dont le marketing commercial et les médias ont soufflé sur les braises du consumérisme aux États-Unis, et ce alors qu’il ne perçoit pas la corrélation avec l’émergence historique du capital monopolistique, c’est-à-dire de l’économie des multinationales. En réalisant la transition du « paradigme de consommation » vers un « paradigme de durabilité », il défend l’idée que le marketing privé, qui incite à une consommation excessive en profitant de l’avidité naturelle des consommateurs, pourrait être aujourd’hui remplacé par un marketing social qui mènerait ces derniers à une consommation durable par l’écologisation de leurs désirs. En même temps, il se voile la face en proposant que les entreprises vont s’éloigner de l’idée selon laquelle le profit est leur principal, voire leur seul objectif. En effet, il imagine qu’« un système économique durable nécessite de convaincre les entreprises qu’adopter des pratiques durables est leur principale responsabilité fiduciaire 

Citée par le rapport du Worldwatch Institute, Wal-Mart est le principal exemple d’une entreprise censée passer d’une attention exclusivement portée sur les profits à un modèle d’action économique durable en tant que « première responsabilité fiduciaire ». Un chapitre de ce même ouvrage rédigé par Ray Anderson et ses associés, le premier étant président d’Interface Corporation (société qui produit des moquettes modulaires et qui est parfois considérée comme un leader de l’économie verte), est consacré au travail que la société a effectué en collaboration avec Wal-Mart en promouvant des pratiques durables. Anderson voit Lee Scott, le P.-D.G. de Wal-Mart, et Wal-Mart en général comme des pionniers culturels. Scott est cité pour son engagement en octobre 2005 à atteindre « 100 % d’énergie renouvelable, pour générer zéro déchet » (en admettant en même temps qu’il n’avait aucune idée de la façon dont Wal-Mart accomplirait ses objectifs). Cet engagement, nous dit Anderson, a été suivi par un stade préliminaire au cours duquel Wal-Mart a rencontré tous ses réseaux et fournisseurs pour chercher ce qui pourrait être fait pour devenir plus durable. On dit que Wal-Mart a aujourd’hui connu une « métamorphose », réémergeant comme une entreprise verte sur la « route de la durabilité » – introduisant ses valeurs écologiques dans la vie privée de ses 1,8 million d’employés, à qui l’on apprend à être des consommateurs plus durables : recycler et manger des plats plus sains.

Un autre article de State of the World 2010, écrit par Michael Maniates, s’intéresse au choice editing des entreprises (éliminer les décisions indésirables des consommateurs en contrôlant l’offre). À cet égard, Maniates félicite Wal-Mart pour sa décision de ne vendre que du poisson sauvage, frais ou congelé, qui a reçu le label du Marine Stewardship Council.

Pourtant, cette insistance sur Wal-Mart en tant que symbole du commerce durable et promoteur exemplaire de la consommation rable pourrait difficilement être plus absurde. Wal-Mart est le plus grand distributeur du monde, représentant 10 % des ventes au détail aux États-Unis, avec plus de 2 700 grandes surfaces rien que sur le sol américain, chacune mesurant quelque 70 000 m² et occupant près de 8 hectares (en prenant en compte les parkings). Son principal engagement environnemental concret, annoncé en 2005, était d’augmenter l’efficience énergétique de 20 % d’ici 2013. Cela aurait a priori eu pour résultat de réduire les émissions de carbone associées à ses magasins à 2,5 millions de tonnes en 2013. Pourtant, en y regardant de plus prêt, tout cela s’est révélé être une affaire d’écoblanchiment, puisque Wal-Mart a continué d’étendre ses opérations aux États-Unis et à l’étranger. Le total de ses émissions de gaz à effet de serre, selon ses propres comptes, a augmenté de 9 % en 2006. On estimait que les nouveaux magasins construits aux États-Unis en 2007 allaient consommer assez d’électricité pour ajouter un million de tonnes aux émissions totales de gaz à effet de serre de l’entreprise, annulant largement tous gains énergétiques obtenus par ailleurs. Comme l’affirme l’écrivain écologiste Wes Jackson, « lorsque les Wal-Mart du monde entier affirment qu’ils vont utiliser des ampoules différentes et que leurs camions vont consommer deux fois moins de carburant, que vont-ils faire de ces gains ? Ils vont tout simplement ouvrir un nouveau magasin autre part. C’est n’importe quoi";

Le Marine Stewardship Council, le label écologique de pêche adopté par Wal-Mart, a, selon l’organisation Food and Water Watch, labellisé de nombreuses pêches aux pratiques écologiques assez douteuses ; il est d’ailleurs peu probable que le poisson puisse être pêché de façon durable lorsque l’on prend en compte la forte demande de Wal-Mart. Wal-Mart reçoit des amendes pour violation des lois environnementales liées aux déchets dans de nombreux États américains. Même si elle avait annoncé qu’elle allait éliminer les sacs en plastique non biodégradables dans ses magasins, utiliser des ampoules plus économes et promouvoir une plus grande efficience dans le transport, l’entreprise demeure connue pour son exploitation extrême des travailleurs et sa position virulente contre le syndicalisme. Finalement, Wal-Mart est un géant économique, rien de plus qu’un représentant d’un nouvel ordre économique durable.

Les implications du malthusianisme économique actuel ne sont jamais plus apparentes que dans son traitement parcellaire de la question de classe. On peut le voir dans la façon dont Assadourian compare la consommation en Inde et aux États-Unis. Il prend les 1 % les plus riches de la population indienne et compare leurs émissions de dioxyde de carbone aux émissions moyennes de tous les Américains, qui sont cinq fois plus importantes. Ce rapport entre émissions et consommation par habitant renvoie au mode de vie américain . Pourtant, cette comparaison ne prend pas en compte l’existence de différences de classe importantes en termes de richesse, de revenu, de consommation et d’émissions de gaz à effet de serre aux États-Unis (et dans d’autres économies riches), puisque ces données par habitant sont simplement une moyenne statistique de niveaux de classe largement différents et ainsi largement déformants. Une approche similaire fut présentée par Durning dans le rapport du Worldwatch Institute. Il divise le monde entier en trois classes générales (basées sur le revenu par habitant dans différents pays) : les consommateurs, les revenus moyens et les pauvres. Pour Durning, tous les individus des pays riches (ou au moins ceux qui sont au-dessus du seuil de pauvreté) appartiennent de façon égale à la classe des « consommateurs » qui engloutit les ressources de la planète. Même s’il remarque brièvement que les 20 % les plus riches en termes de revenus aux États-Unis gagnent plus que les 80 % restants, cette idée est par la suite oubliée, puisque l’accent est porté sur une appartenance commune à la « classe des consommateurs ».

La réalité est que plus la classe et le revenu sont élevés, plus l’empreinte écologique est importante. En 2008, aux États-Unis, les 2 % les plus riches ont dépensé trois à quatre fois plus en logement et en vêtements, et cinq fois plus en transport, que les 20 % les plus pauvres. Au Canada, où les données sur la consommation sont disponibles en déciles, les analystes de l’empreinte écologique ont remarqué que le plus haut décile a une empreinte de transport neuf fois supérieure au décile le plus bas, et l’empreinte de consommation est quatre fois supérieure (de telles statistiques sont invariablement déformées par la sous-représentation des riches dans les échantillons statistiques).

En effet, la réalité de classe aux États-Unis et les différences dans l’impact environnemental qui en résultent sont bien plus saisissantes que ce que les chiffres de consommation officiels ne suggèrent. Une petite fraction de la population (environ 10 %) possède 90 % des biens financiers et immobiliers (et, de fait, les bien productifs) du pays, et le reste de la société se contente de se louer aux propriétaires. Les 400 individus les plus riches aux États-Unis (les fameux 400 de Forbes) possèdent un niveau combiné de richesse plus ou moins égal à celui de la moitié pauvre de la population, soit 150 millions de personnes. En 2000, les 1 % les plus riches des foyers américains avaient grossièrement la même part (20 %) du revenu national américain que les 60 % les plus pauvres. De tels faits mènent un groupe de chercheurs et de conseillers en investissements appartenant à Citigroup à représenter les États-Unis comme une « ploutocratie », une société dirigée en tout point par les riches. De ce point de vue, le « consommateur moyen » est une entité sans valeur, puisque la consommation est de plus en plus dominée par celle des riches, qui déterminent aussi les décisions de production et d’investissement .

Une perspective de classe aussi réaliste (même venant de l’autorité financière elle-même) est cependant un anathème pour l’environnementalisme élitiste actuel. En développant la notion de « consommation durable », les théoriciens de la modernisation écologique comme Gert Spaargaren évitent systématiquement la notion de « relations de production » (relations de classe) et choisissent à la place de parler en termes systémiques d’« approvisionnement » et de relation « entre les fournisseurs [entrepreneurs écologistes] et les consommateurs citoyens ». L’objectif évident est ainsi de réifier les questions fondamentales, en enlevant toutes dimensions d’historicité et de pouvoir.

 

 

 

 

 

 

 

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30 novembre 2019

la proximité élus-citoyens existe-elle à Sélestat ?

Rémy Lefebvre, dans un de ses livres, pose la question s'il existe bien une poximité entre les élus et les citoyens !

Ce thème de la proximité a envahi le discours politique. Les élus en sont les principaux vecteurs. Le discours est connu, tant il est convenu : ils ne cessent d’exalter la valeur « irremplaçable » du terrain qui permet de « prendre le pouls de la population », « d’écouter ses doléances », de comprendre ses aspirations… La proximité est construite comme un des moyens principaux de faire face au discrédit qui frappe la politique. Le local a progressivement été érigé avec « la crise de la représentation » en espace idéal de reconquête citoyenne, lui qui fut longtemps considéré comme le lieu du particularisme et de l’enracinement identitaire. Les ouvrages-témoignages de maires mettant en avant leur expérience de « terrain », leur proximité, la valeur du « pragmatisme en politique » sont devenus un genre éditorial à part entière auquel sacrifient de nombreux élus. L’activité de maire ne cesse plus généralement d’être érigée en modèle d’excellence de la profession politique. La relation nouée avec les citoyens sur le plan local est devenue la forme achevée du lien politique légitime.

À en croire les élus et de nombreux observateurs, c’est autour des maires et de la proximité que se reconstruira « le vouloir-vivre ensemble », une nouvelle « socialité ». Face à « la précarisation généralisée », à la « déliaison sociale », au déclin des solidarités familiales, le maire constitue un pôle structurant qui reconstruit des solidarités. Les maires sont ainsi qualifiés de maillon essentiel de « la chaîne de la réponse sociale ». La place centrale des maires dans ce continuum est affirmée par le président de l’Association des maires de France : « Alors que tout appelle à une revitalisation de la citoyenneté et de la responsabilité de chacun d’entre nous, rien ne se fera sans le concours des maires qui sont les plus à même de donner une réalité au volet Fraternité du pacte républicain ».

Un des maires rajoutera même : « Face à la déchirure des territoires, ce n’est pas tant l’État lointain et pesant qui peut agir, contenir même les effets de la mondialisation, mais bel et bien l’échelon local où, en dernier repère, se situe le maire. Lui entend les cris de détresse de ses administrés, auxquels il rend déjà une dignité par son écoute préalable à l’action sociale et au discernement de solutions économiques. Sans les 500000 élus locaux, l’État exploserait et ne protégerait ni ne stimulerait plus personne ! ».

Face à un « social » qui apparaît, selon les diagnostics dominants, « éclatée », « atomisée », dépourvu de lignes de force, c’est à partir de la proximité que les élus forgent une sociologie spontanée, une vision du monde social dont ils prétendent être un fidèle reflet. La proximité participe de la tendance à localiser le social et du déclin de l’idée même de société. Elle est constitutive d’une certaine vision du vivre-ensemble qui peut se résumer par la proposition suivante : « le lien social se construit principalement dans les relations de proximité ». On ne peut être que frappé par l’équivalence de plus en plus établie entre « proximité » et « lien social » que la récente crise de la canicule a encore révélée7. Dans ces conditions, « la proximité, définie par la co-présence, conçue comme ressource de socialisation et de solidarisation, devient alors un réservoir de solutions ».

Se rejouent ici ce que Charles Suaud dans un bel article sur les états généraux du développement agricole a appelé « le mythe de la base » et les oppositions symboliques qui le caractérise. Les élus tentent d’imposer la croyance qu’à travers eux, leurs actes et leurs paroles, hors de tout travail politique de traduction, c’est le pays qui s’exprime fidèlement. Ils tentent ainsi d’accréditer l’idée qu’il y aurait un degré zéro de la délégation de parole et qu’ils seraient les premiers maillons d’un véritable continuum de la représentation politique. À travers les élus s’opérerait un processus de consultation démocratique permanent dont le cumul des mandats permet de porter les effets et les résultats au niveau national. Yves Mény faisait pourtant remarquer, lors du débat sur la limitation du cumul des mandats, que les élus avaient peu contribué à inscrire ces dernières années de nouveaux enjeux sur l’agenda politique :

                -  Mény (Y.), 1997, « Cumul des mandats. Dix constitutionnalistes répondent », Revue de droit public,

« La soi-disant connaissance du terrain, note-t-il, n’a pas empêché les parlementaires d’être souvent sourds et aveugles aux grands problèmes du moment, obnubilés qu’ils sont par la défense de petits intérêts spécifiques et de démarches qui n’ont rien à voir avec leur mission première : ni le problème de l’immigration (soulevé par le Front national), ni celui de l’environnement (domaine des écologistes) ni celui de la nouvelle pauvreté (dénoncée par les associations caritatives) n’ont été portés sur l’agenda politique par le parlement »

  •  Jean-Claude Chamboredon et Madeleine Lemaître invitent à ne pas confondre proximité sociale et pro 
  •  Sadran(P.), 2003, « La république des proximités contre la démocratie participative », Pouvoirs lo 

Cette construction-mobilisation de la proximité par les élus s’apparente à un discours d’auto-légitimation. Se prévaloir du terrain et exciper de la proximité suppose d’objectiver des distances, de marquer des écarts. L’opposition entre « la France d’en bas » et celle d’« en haut », qui est largement le fait des élus même si les médias lui donnent aussi une forte résonance, prend ici tout son sens. Tout se passe comme si les élus locaux puisaient dans le « local » et les représentations qui lui sont attachées des ressources de légitimation qui leur font de plus en plus défaut sur le plan national. Les élus cherchent d’autant plus à être proches qu’ils tendent à s’appuyer, avec la professionnalisation politique, sur des ressources de plus en plus distinctives (la compétence notamment. Autrement dit, il s’agit, à partir du local, de neutraliser les effets de clôture du champ politique, de restaurer la validité même du jeu politique et la division du travail politique qui en est au principe. L’invocation de la proximité permet aux élus de se rendre indispensable et de contrecarrer toute institutionnalisation de la démocratie locale sous la forme d’un véritable espace public (la démocratie locale est censée s’épuiser dans le face-à-face élus-citoyens. C’est dire si la défense du cumul des mandats, auquel les élus sont farouchement attachés, constitue un enjeu politique essentiel. Il ne s’agit pas simplement de défendre une forme de concentration des pouvoirs dont la rentabilité électorale est forte mais bien de conserver les profits symboliques attachés à la multipositionnalité. La défense du « local » et de la proximité transcende largement les clivages partisans. Les débats sur le cumul des mandats ont révélé les intérêts communs qui lient les élus locaux des divers partis politiques. Dans la mesure où c’est la légitimité générale du jeu politique qui est en jeu, les solidarités corporatives (l’appartenance au groupe des « élus locaux » et des professionnels de la politique de manière plus large) tendent largement à supplanter les affiliations partisanes.

- Expression du député Pierre Albertini lors du débat parlementaire sur le cumul (troisième séance d

Mais il faut dépasser ce registre d’analyse par trop stratégique. Il convient d’interroger les pratiques que les élus labellisent comme relevant de la « proximité » et comprendre les raisons pour lesquelles cette relation est valorisée. La teneur des « réalités locales », substantialisées, dont les élus seraient porteurs est rarement explicitée de sorte qu’on ne sait pas au juste de quelle étoffe est fait ce « tissu social » avec lequel les élus sont censés faire corps. Les élus locaux s’autorisent sans doute d’une base politique qui n’existe pas indépendamment du travail politique de représentation qui la constitue comme telle. C’est cette proximité tant invoquée par les élus que l’on voudrait ici questionner. Qu’en est-il, au juste, de cette proximité dont on a vu à quel point elle informait les discours politiques ? Quid de ces rapports d’interconnaissance entre élus et citoyens censés créer des réseaux d’échange permanent, via le cumul notamment, entre le système politique et les sociétés locales voire la « société réelle » ? Qu’en est-il des conditions sociales de production de cette parole politique de base dont les élus s’autorisent ?

  • On rejoint ici l’analyse de Anne Girard et Violaine Roussel sur la notion de « confiance », cf. Gi 
  • Si les citoyens souhaitent vraiment des élus plus proches, on s’explique mal pourquoi la décentral 

On voudrait ici étayer deux propositions. La première est que la proximité est d’autant plus invoquée par les élus qu’elle semble se dérober. Elle est d’autant plus recherchée qu’elle semble se raréfier et apparaît en ce sens pour partie mythifiée. C’est lorsqu’elle ne va plus de soi, qu’elle ne va plus sans dire que la proximité est invoquée et qu’il faut alors l’authentifier et l’accréditer. Comme la demande sociale de participation, l’attente de proximité des citoyens est dans une large mesure construite par les professionnels de la représentation à des fins de légitimation. D’autre part, la proximité, dont se parent les élus, est tout sauf nouvelle. Elle n’est pas constitutive d’un nouvel agir politique et renvoie à des pratiques éprouvées, parfois aussi anciennes que la démocratie représentative elle-même. La proximité n’est dans une certaine mesure que le nouvel habillage d’anciennes pratiques. Mais dans le contexte de plus en plus intériorisé par les élus d’une « crise de la représentation », cette proximité est en quelque sorte réinventée. Avant de tenter d’objectiver la proximité en proposant une typologie des interactions « élus-citoyens », il convient d’abord de prendre la mesure des obstacles qui nuisent à son analyse.

Une proximité postulée plus qu'analysée

La question des liens interpersonnels en politique et de la démocratie de face-à-face constitue sinon un impensé, du moins un objet délaissé par la science politique, renvoyé dans l’ordre du « résiduel » voire du « pathologique ». Si l’on s’en tient au plan local, les relations entre préfets, fonctionnaires et élus et la « légitimation croisée » dont elles sont constitutives ont été bien analysées (du moins dans les années soixante et soixante-dix) mais les relations ordinaires au politique ont été méconnues. Les interactions élus-citoyens et la proximité qu’elles sont censées établir sont postulées plus que véritablement analysées. C’est qu’au niveau local, la proximité entre élus et citoyens semble aller de soi. Il convient donc d’abord de se déprendre des mythes pesants qui font écran à une analyse réaliste de la démocratie locale. L’équation « local = proximité» apparaît tellement naturalisée qu’elle n’est à dire vrai plus interrogée. Elle s’impose sur le mode de l’évidence. De même, la « concrétude » des problèmes politiques est spontanément attachée à la commune. Et voilà la boîte noire de la démocratie de « proximité » refermée. Et l’élu local d’être naturellement créditée d’une proximité avec ses concitoyens. Le même spontanéisme préside à l’association entre commune et démocratie locale. Cette mise en équivalence n’est pas nouvelle. Un maire pouvait déclarer en 1969 que « la commune c’est la participation ; la commune est faite par la participation, elle est pour la participation et la commune n’existe que parce qu’il y a de la participation». L’Association des maires de France veille à entretenir cette croyance. Cette assimilation entre « la cellule de base de la société » et l’exercice de la démocratie a déjà fait l’objet d’analyse. Elle s’appuie sur l’antériorité de la commune à toute loi, son irréductibilité apparente à tout dispositif juridique, son historicité propre. La commune est souvent présentée comme une réalité intangible et non une création territoriale artificielle et autoritaire comme le département. L’idée est ancienne selon laquelle les territoires restreints et l’interconnaissance qui s’y développe offrirait les conditions morphologiques idéales d’une démocratie authentique. La représentation de la commune comme le foyer naturel de la démocratie fait ainsi partie du sens commun. La commune est conçue comme une Gesellschaft (unité sociale) beaucoup plus que comme une communauté (Gemeinschaft), fut-elle « imaginée » (B. Anderson). Cette conception organiciste a été mise en cause par de nombreuses études qui ont montré que partager un même cadre de vie, des conditions d’existence similaires, un environnement commun n’impliquait pas nécessairement, même si ces caractéristiques pouvaient y concourir, une participation active aux affaires publiques locales. On infère mécaniquement de conditions physiques et spatiales la proximité effective entre élus et citoyens. Dès lors que l’on aborde la politique locale, le modèle de la communauté villageoise fusionnelle, dominée par de fortes relations de parentèle, de voisinage et de travail, bien inscrite dans l’imaginaire politique français (la France des clochers), semble inévitablement s’imposer.

  • Mancur Olson ne fait-il pas de la taille des groupes latents une pré-condition du passage à l’acti Sur la contribution des anthropologies locales et des théories du « local hérité » à la constructi
  • 28 Notamment Lévy (J.), 1994, L’espace légitime, Paris, Presses de Sciences Po.

Ce sens commun est partagé par de nombreuses analyses de sciences sociales. Les équations objectivistes évoquées précédemment peuvent être sociologiquement étayées. On retrouve ainsi dans de nombreux modèles sociologiques l’idée que l’identité est affaire d’appartenance et que tout groupe d’appartenance revêt une inscription territoriale ou encore celle que les rapports sociaux sont d’autant plus intenses qu’ils se développent dans un cadre territorial restreint. Il y aurait dès lors une nécessité anthropologique du local. Cette vision substantialiste du local a été contestée par une approche plus constructiviste. Le local est alors appréhendé comme un construit social qui résulte de processus où le politique joue un rôle essentiel.

Le débat, l’échange citoyen, l’intercompréhension ou l’intersubjectivité ne sont pas les produits naturels, mécaniques ou univoques de la proximité, fut-elle d’ailleurs territoriale ou sociale.

La prégnane de l'imagerie villageoise = Une proximité pour partie mystifiée

L’urbanisation de la société française n’a pas paradoxalement que peu affecté cette représentation des territoires. Or elle n’a sans nul doute pas été sans effets sur les appartenances communautaires et sur le rapport au politique. La proximité n’a de sens que par rapport à la manière dont les espaces sont vécus. La prégnance de cette représentation des territoires tient sans doute au nombre resté constant des élus locaux, faute d’une remise en cause du morcellement communal français. De plus en plus de Français vivent en ville,mais le nombre d’élus locaux et de communes n’a pas diminué, ce qui peut expliquer que le modèle communal d’interconnaissance, porté par les élus, l’emporte encore dans les esprits. On le sait, « la référence à une communauté de petite taille, idéalisée et chaleureuse, revient fréquemment dans les discours politiques ».

  • 33 Augé (M.), 1997, Pour une anthropologie des mondes contemporains, Paris, Flammarion, p. 157.
  • 34 Chaque communauté locale tend à secréter son « endocratie ». J.-R. Retière, dans son étude d’un ba 
  • 35 Donzelot (J.), 1999, « La nouvelle question urbaine », Esprit,

13Ce qui amène à poser de nombreuses questions. Si, en milieu urbain, on connaît le nom du maire et si on apprécie souvent son action, quelle est au juste la part des citoyens qui le rencontre effectivement et régulièrement ou l’a seulement déjà rencontré ou simplement déjà vu ? Quel est l’accessibilité physique d’un élu en milieu urbain ? À quels espaces de référence s’arrime-t-elle alors que se multiplient en milieu urbain les « non-lieux »? La proximité n’est-elle pas trop souvent confondue avec la notoriété et la visibilité ? Si les électeurs connaissent leurs élus locaux, s’ils les identifient bien, à cause de la très forte personnalisation du pouvoir municipal et à travers les réalisations concrètes et tangibles qui leur sont imputées, les côtoient-ils pour autant ? L’élu n’est-il pas surtout en interaction fréquente avec les citoyens les plus mobilisés et actifs politiquement, soit un nombre, on le sait, assez restreints d’individus ? La promotion des quartiers ou ce qu’on a pu appeler le « quartiérisme » qui participe d’un discours performatif visant à imposer une nouvelle définition légitime des territoires, ne traduisent-ils pas une volonté de reconstituer et sécréter une proximité perdue ? De nombreux travaux ont pu établir le déclin du quartier, comme forme socio-spatiale où se déploient les relations de proximité. Les habitants des villes ne sont plus guère, ou ne sont plus prioritairement, des habitants des quartiers, notent de nombreux sociologues de la ville. Dans l’espace vécu, à l’heure de la mobilité et des relations dites « électives », « la notion même de quartier, si constitutive de la ville industrielle, tend à disparaître » analyse Jacques Donzelot. Selon lui, la ville sédentaire fait place à la ville mobile. Les citadins, libérés par la mobilité des communications, s’engagent dans des logiques « d’appariements », de « rapprochements affinitaires ». Il ne faut pas néanmoins conclure à la dissolution de tout lien de proximité spatiale dans l’expression des activités sociales des citadins.

  • 36 Voir notamment ION (J.), 1997, La fin des militants ?, Paris, Éditions de l’Atelier et Forsé (M.), 
  • 37 Divers éléments indiquent que les élus éprouvent une difficulté grandissante à garder le contact a 

14La proximité, inscrite dans l’imagerie républicaine, était arrimée à une sociabilité locale forte, notamment associative, festive, militante et partisane. De nombreuses études ont démontré le déclin de cette sociabilité associative ou para-partisane, l’érosion de l’entre-soi militant, le déclin d’une certaine forme de civilité locale. L’engagement politique se ferait plus « distancié » mais sur des causes plus « proches ». La convivialité jouerait dans une moindre mesure le rôle de ciment de l’action collective. Plus généralement, c’est à un « déclin » des solidarités primaires, « organiques » ou communautaires voire à une poussée de l’anomie que de nombreuses études concluent. Or c’est en partie grâce à ce tissu local, fait de manifestations ou micro-événements divers, que les élus (on y reviendra) peuvent avoir prise sur la société locale. On peut se demander si l’érosion des médiations qui assuraient traditionnellement le lien entre la communauté locale et les élus ne prive pas ces derniers des relais indispensables sur lesquels ils construisaient leur présence. À en croire le discours des acteurs poli- tiques, ces changements n’ont que peu d’impact sur le lien politique. Comment la proximité des élus s’est-elle adaptée à cette nouvelle donne locale ? S’est-elle recomposée ou est-elle d’autant plus rituellement invoquée et magnifiée qu’elle est en train de s’étioler ? Comment l’élu peut-il atteindre les diverses franges de la population locale, la société locale dans sa bigarrure sociale ?

  •  Voir par exemple, Balme (R.), Faure (A.), Mabileau (A.) (dir.), 1999, Les nouvelles politiques loc 
  •  Bernard Bosson, maire d’Annecy, évoque ces arbitrages : « On n’est jamais assez présent. Le temps 

15En première analyse, on peut émettre une dernière réserve sur la force des relations politiques de proximité. Les analyses convergent pour reconnaître la complexification croissante des processus d’action publique au niveau local et la technicisation subséquente du métier politique. Les élus sont de plus en plus définis comme des « entrepreneurs de politiques publiques », des producteurs d’action publique. On peut alors se demander comment les élus, dont le capital-temps est compté et recomposé, peuvent concrètement concilier cette dimension nouvelle de leur rôle et les exigences chronophages du « terrain »? Ces réserves pourraient conduire à avancer l’hypothèse que la proximité est d’autant plus mise en avant qu’elle serait en crise. La démocratie de contact n’est pas pour autant une fiction. Elle renvoie à des pratiques et à des interactions qui appellent observation.

Un Objet délaissé

  •  La démocratie concrète reste un champ encore trop peu exploré. Voir le constat juste, quoique sévè 
  •  Nous empruntons cette expression à Briquet (J. -L.), 1995, « Les pratiques politiques “officieuses 
  •  Les ouvrages d’élus susmentionnés offrent de précieux éclairages sur la manière dont les élus gère    
  •  Voir, à titre d’exemple, l’enquête de J. -Y. Nevers qui a mené une analyse quantitative des emploi 

On ne dispose à ce titre que de très peu d’études réalistes sur les relations concrètes entre élus locaux et citoyens. On n’en connaît le plus souvent que la partie émergée c’est-à-dire publicisée par la presse locale. Or n’appréhender ces relations qu’à travers le prisme déformant de la presse locale, toujours prompte à mettre en scène la communauté locale et à célébrer l’identité locale et donc en survaloriser la sociabilité, induit des biais. On méconnaît ce faisant les relations souvent pratiques qui unit l’élu au citoyen et qui sont peu publicisées : échange de services, de biens matériels et symboliques, soutiens, demandes de dérogations, d’emplois, aide sociale, logements… Autant de pratiques « officieuses », qui visent à satisfaire le plus souvent des intérêts individuels et partant, considérées comme potentiellement déviantes, qui sont délégitimées par l’idéologie de l’intérêt général et par conséquent très largement occultées par les élus (même si, on le verra plus loin, la légitimation nouvelle d’un « néo-clientélisme » bouleverse la donne). Les études de plus en plus nombreuses consacrées au métier politique ont bien montré la diversité des attentes auxquelles l’élu doit répondre et donc des facettes de son rôle. Reste que les relations quotidiennes avec les citoyens ont été par trop négligées, pour les raisons précédemment évoquées. Il faudrait par exemple entreprendre des études plus systématiques sur les agendas des élus, leurs emplois du temps, leurs courriers, leurs permanences, leurs relais dans les quartiers, les antennes qui leur permettent de démultiplier leur écoute.

La trame des relations de proximité

  • Nous nous appuyons sur nos observations à Lille et à Roubaix et dans plusieurs villes de la métrop 
  • Le rôle de maire rejaillit, même en situation de non-cumul, sur l’exercice des fonctions électives 

On le voit, des difficultés méthodologiques et des présupposés tenaces, relatifs à la vie politique locale, font obstacle à une appréhension concrète de la proximité. Il est permis d’émettre des réserves sur la fréquence de relations interpersonnelles que les élus ont intérêt à surestimer (même si ce discours a des effets de réalité). On se risquera pourtant ici à partir de nos travaux, de nos observations concrètes, des études existantes s’attachant aux situations de co-présence physique des élus et des citoyens et aux témoignages d’élus à esquisser une typologie des formes de proximité. Quatre formes de proximité seront dégagées en fonction des compétences mises en œuvre, des situations où elles s’inscrivent et des publics auxquels elles s’adressent. Il s’agira principalement d’étudier la figure du maire qui constitue à l’évidence le modèle des pratiques de proximité pour l’ensemble des élus. On sera attentif à la fois aux pratiques des élus et à la manière dont ils les verbalisent, les justifient, les mettent en forme.

La proximité protocolaire

  •  Mons (A.), 1989, « L’image de la scène municipale », Ethnologie française, 2, avril-juin.

Le premier type de proximité que l’on peut repérer dans les activités relationnelles multiformes des élus peut être qualifié de protocolaire. Elle renvoie à l’activité de représentation traditionnelle du maire. C’est une proximité faite de distance à travers laquelle l’élu endosse les signes les plus extérieures à la fonction et lui permet de « devenir ce qu’il est », de se conformer à son identité statutaire. Dans ses interactions, le maire se donne à voir dans les stéréotypes de la fonction. Pour faire vite, cette proximité, toute « républicaine », active le rôle et les stéréotypes du maire, ceint de son écharpe, inaugurant, commémorant, coupant les rubans, adressant ses vœux aux « corps constitués », présidant aux rites un peu surannés de la vie locale. Ces représentations officielles (inaugurations, réceptions en mairie, commémorations…) constituent des séquences cérémonielles qui scandent la vie locale. Elles possèdent les attributs du rite social : importance de la mise en scène, gestes et paroles à caractère répétitif, gestes dotés, aux yeux des participants qui y affirment une existence commune, d’une forte charge symbolique. Chaque micro-événement local est l’occasion de la mise en place de dispositifs symboliques et d’une ritualisation. Ces rites municipaux manifestent une intervention de la société locale sur elle-même, « sorte de dédoublement collectif dont la presse est le miroir». Le maire produit dans ces situations un discours conforme à sa position statutaire, stéréotypé, agrégatif, désincarné.

  •  Surtout lorsque celui-ci paraît se dérober… Voir « Chevènement en son Belfort intérieur », in Libé 

Le paradoxe de ces « manifestations » réside dans le fait que ces rites ne suscitent, le plus souvent, ni affluence ni enthousiasme (les cérémonies du 11 novembre ne mobilisent guère que les « officiels »), mais que les élus s’en acquittent très scrupuleusement et méthodiquement. Tout se passe comme si les élus ne pouvaient échapper à cette dimension institutionnalisée de la fonction, comme s’ils étaient condamnés à s’y conformer et qu’ils ne pouvaient en faire l’économie – sans doute parce que ces rites sont perçus comme un moyen de contrôler un territoire et de marquer sur lui une emprise.

  • Braud (P.), 1980, Le suffrage universel contre la démocratie, Paris, PUF, p. 217.
  • Voir l’ouvrage passionnant, à mi-chemin entre la science politique et la critique politique de Sav 

Ces situations de mise en majesté permettent à l’élu de travailler ce que Philippe Braud appelle « une identité séparative » et de marquer qu’il n’est pas un habitant parmi les autres mais leur mandataire. L’élu est tenu de se livrer à un jeu subtil entre identité, proximité, d’une part, et altérité, distance, d’autre part. Il s’agit, en d’autres termes, d’accréditer la proximité pour mieux signifier l’altérité et réciproquement. L’alchimie des entreprises politiques notabiliaires tient à un mixte de distance qui force le respect, l’estime voire l’admiration (il faut savoir partir de sa circonscription pour mieux y faire retour, ces allers et retours étant souvent ritualisés et mis en scène, et permettant de stimuler l’imagination des citoyens) et de proximité qui accrédite la sollicitude, le respect des attentes des électeurs. À proprement parler, pour cette première forme de proximité, il ne s’agit donc pas ici de contact, mais à travers une présence répétée et ritualisée, l’élu contribue à faire exister la scène municipale ou locale qui l’autorise en retour à s’instituer en représentant légitime.

La proximité informelle

  • Fidelin (B.), 2001, Notre maire à tous ou la République de proximité, op. cit., p. 203.
  • Ibidem, p. 129.

Le deuxième type de proximité apparaît plus informel, moins empesé, plus imprévu. L’élu est alors physiquement proche et palpable. L’élu n’est plus alors forcément là où on l’attend. Il est tenu même de surprendre. La proximité se fait alors plus récréative, plus personnalisée, moins codifiée et routinisée. Le rôle d’élu, au sens dramaturgique du terme, y apparaît moins prégnant. « Je ne me balade jamais déguisé en maire » explique le maire de Saint-Nazaire, Joël Batteux. Tony Dreyfus, maire du 10e arrondissement à Paris, déclare : « Je suis tout le contraire d’un maire festif, d’un adepte de la représentation stérile ; des vins d’honneur et des repas qui n’en finissent pas. Je ne fais même pas de cérémonies de vœux car j’estime que c’est une perte de temps. » Sonmano a mano avec ses concitoyens, il dit l’avoir vraiment le samedi après-midi et le dimanche quand il arpente « les rues, les marchés et les quais, notamment les berges du canal Saint-Martin ».

  • Il suffit pour s’en convaincre de prendre la mesure de l’enjeu que constituent les emplois de temp 
  •  Voir entre autres Faure (A.), 1997, « Les apprentissages du métier d’élu local : la tribu, le syst 
  •  Ici et là, la proximité est néanmoins diversement valorisée et dépend de l’implantation locale des 

Moins codifiée, la proximité informelle n’en reste pas moins le plus souvent rationalisée : l’élu se livre méthodiquement à travers elle à un véritable marquage territorial qu’il estime indispensable. L’investissement d’un territoire est conçu par l’élu comme une ressource forte sur laquelle il construit sa légitimité.Et cet ancrage passe, selon lui, par une forte présence sur le « terrain », présence qu’il faut aussi savoir doser et à laquelle il faut savoir donner du prix. La présence se démonétise et se dévalue en effet si elle est systématique en certains endroits et à certains moments.

  •  Ibid., p. 12.
  •  Ibid.
  •  Ibid., p. 194.

Cette dimension prégnante du rôle est prescrite par la représentation que l’élu se fait de sa fonction et des attentes de la population (qu’il conforte en s’y soumettant). Ce travail de terrain vise à toucher directement et physiquement la population, à faire la démonstration d’une disponibilité jamais démentie. Concrètement, cette proximité prend la forme d’une immersion dans le tissu associatif, dans la sociabilité de quartiers ou dans tout ce que la commune compte de « vie locale ». Il s’agit pour l’élu d’anticiper les endroits et les moments où il faut être présent sans pour autant que cette participation ne réponde à une demande explicitement formulée ni ne procède d’un électoralisme trop manifeste, ce qui suppose une connaissance très fine des mœurs et des codes locaux. Catherine Trautmann, ancienne maire de Strasbourg, dit faire fonctionner ce qu’elle appelle ses « capteurs personnels » pour aller à la rencontre des habitants avec « la plus grande perméabilité » et avec la plus grande efficacité. Jean-Marie Rausch, maire de Metz, définit la « bonne » proximité (celle qui est conforme à son territoire) : « Les citoyens n’apprécient guère, je crois, un maire aux allures d’épicier, qui partirait sans cesse au-devant d’eux pour leur vendre son action municipale. J’apprécie plus la multitude des relations spontanées où mes 100 % de notoriété pallient mon insuffisance de mémoire visuelle. » Jean-François Copé, maire de Meaux, développe une « proximité » différente. « Chaque semaine, chaque fois dans un quartier différent, je me transforme en samaritain, en assistante sociale, en père protecteur, en magicien. Une foule d’entretiens individuels qui prouvent que ce n’est pas une ville que j’administre mais bien des habitants qui ont choisi leur maire, des hommes et des femmes qui ont, tous, leur part de vérité à transmettre. » Il conclut sur ce point : « Un meldois sur trois m’a déjà rencontré au moins une fois. »

Le maire n’est plus alors l’Autre que les dispositifs cérémoniels consacrent comme représentant mais le primus inter pares qui se fond dans la sociabilité de la commune. La proximité physique annule en quelque sorte alors la distance sociale et politique. Jean-François Copé poursuit : « Le but de ces centaines de rendez-vous est de montrer à mes administrés ma considération, mon autorité bienveillante. Loin des grandes stratégies et de la langue de bois, le métier de maire passe par cet exercice régulier d’écoute, leçon de patience et d’humilité. »

  •  Le maire de Meaux analyse les attentes de ce public : « les personnes âgées attendent de leur mair 
  •  La presse destinée aux élus offre des recettes pour faire face à ces situations fréquentes de comm 
  •  Le métier politique doit toujours pour partie être localement spécifié parce qu’il renvoie toujour 
  •  Frèche (G.), 1990, La France ligotée, Paris, Belfaud, p. 141.
  •  Giran (J. -P.), 2001, Proximité et politique, Paris, Economica, p. 11.

D’autres « présentations de soi » sont dès lors requises. L’élu doit être prêt en toutes circonstances à produire et à moduler un discours qui entre en résonance avec les divers publics avec lesquels il entre en interaction (personnes âgées, agriculteurs, anciens combattants, parents d’élèves, philatélistes, rappers, basketteurs, chefs d’entreprise, militants, animateurs culturels, médecins, inconnus, adversaires politiques, riverains victimes de nuisances…). Provoquer le contact, être à l’écoute, inspirer confiance, délivrer le bon message au moment opportun, passer du registre du public à celui du familier ou du privé relèvent d’un métier, de compétences corporelles et langagières que l’élu doit acquérir. Pour faire face à des situations d’interlocution permanentes et à des mises en situations publiques régulières de sa personne, l’élu doit apprendre à maîtriser des gestes qui vont de soi, un ensemble complexe d’attitudes (le tact, le maintien, l’écoute, la « façade », la maîtrise de soi et de ses impressions…), de postures, de façons d’être, de s’habiller, de se tenir, devant une foule ou un simple aréopage d’habitants, d’écouter, de parler, de manger, de rire, plus ou moins localement spécifiques. Tout manquement peut être durement sanctionné. Ainsi Georges Frèche, maire socialiste de Montpellier, peut écrire : « Pour assurer son rôle, le maire doit aimer ses concitoyens. D’inaugurations en réunions, il est toujours en représentation. Qu’il s’ennuie ou qu’il fasse mine d’être dédaigneux, et la population s’éloigne de lui. » « Les maires savent combien il en coûte d’oublier, lors de ces cérémonies rituelles, une main à serrer ou une joue à baiser. »

L’apprentissage de ce métier politique est d’autant plus difficile à analyser qu’il s’accomplit pour une large part en deçà de la conscience.

  •  Bourdieu (P.), 1980, Le sens pratique, Paris, Minuit, p. 123.

« Le corps, analyse Pierre Bourdieu, croit en ce qu’il joue : il pleure s’il mime la tristesse. Il ne représente pas ce qu’il joue, il ne mémorise pas le passé, il agit le passé, ainsi annulé en tant que tel, il le revit. Ce qui est appris par corps n’est pas quelque chose que l’on a, comme un savoir que l’on peut tenir devant soi, mais quelque chose que l’on est »

  •  Ce savoir interactionnel est difficile à objectiver. On l’a dit, il fait partie du sens pratique d
  •  Cette corporéité du métier politique a été très peu étudiée. On gagnerait à analyser ainsi le corp 
  •  Entretien avec André Diligent, maire de Roubaix de 1983 à 1995, le 6 juillet 1996.

Si le métier politique, sens pratique des professionnels de la politique, tient principalement en un sens du placement relatif à l’économie des prises de position (prendre position c’est occuper un espace politique dans un champ institué de concurrence), il relève aussi d’un sens du placement corporel, produit avant tout de l’expérience du jeu. Avoir du métier consiste à manier des concepts et des montées en généralité discursives mais aussi, non moins fondamentalement, à savoir se mouvoir dans des interactions qui mettent constamment le corps en jeu. Trouver physiquement la juste place n’est pas moins complexe que d’adopter politiquement le juste positionnement. La compétence corporelle est donc un des principaux savoirs incorporés par l’élu. En jouant sur les mots, à la suite de Pierre Bourdieu, on pourrait dire que l’homme politique apprend pour partie son métier par corps. « Il faut sortir de soi, donner, faire corps, aimer », nous dit, de manière significative, un élu.

La politique est aussi affaire de mémoire : des visages, des noms, des situations et des problèmes de chacun… À observer les diverses interactions auxquelles prend part l’élu, l’observateur est frappé par la prégnance des réseaux d’interconnaissance et le nombre d’individus qu’il peut saluer nommément. L’élu est capable de maintenir à une multitude de relations un caractère personnel et particulariste. Un mot approprié, une attention délicate, un sourire émanant d’une personnalité politique de premier plan peuvent constituer de très fortes rétributions pour le public de l’élu. Tout se passe comme si une partie du prestige de l’élu rejaillissait alors sur son interlocuteur. À Roubaix, nous avons pu observer à quel point les associations ou les divers groupes sont toujours flattés de recevoir l’élu qui fait « honneur de sa présence » selon l’expression consacrée. La présence du maire est prisée car elle est gage de reconnaissance et gratifiante symboliquement. La déception est grande si le maire est remplacé par l’adjoint. L’élu par cette proximité légitime ses interlocuteurs autant qu’il se légitime. Cette proximité constitue à la fois une contrainte, parce qu’elle est prescrite par le rôle, mais aussi une ressource parce qu’elle l’habilite.

  •  In Fidelin (B.), 2001, Notre maire à tous ou la République de proximité, op. cit., p. 34.
  •  Ibid., p. 97.

La richesse de ces relations interpersonnelles est présentée comme une rétribution essentielle du métier d’élu et de celui en particulier présenté comme relevant du sacerdoce, du don de soi. Le maire du Quesnoy, avoue que « ce relationnel en continu, c’est sa drogue. Embrasser à la chaîne, serrer des mains en bouquets, croiser des regards intenses, tenir la pose bras dessus dessous avec ses administrés face au photographe, prononcer des discours exclusifs devant chaque assemblée et lancer un vin d’honneur dans la forêt des verres de l’amitié. Saurais-je un jour me passer de ça ? ». Alain Juppé trahit une perception un peu différente. « Quel bol d’air salutaire, parfois, que les travaux de l’Assemblée nationale pour vous extirper, un temps, des discussions de “marchands de tapis” inhérentes à l’exercice de la fonction de maire ! »

  •  On manque de travaux ethnographiques sur cette dimension des pratiques représentatives. Il faut ic 

Cette proximité instaure moins une relation d’écoute, de mise en situation démocratique d’échange de points de vue (même si des « messages » peuvent y transiter), que de partage et de fraternité communautaire. La présence des élus n’est pas tant prisée parce qu’elle permettrait d’adresser des doléances ou d’exprimer des insatisfactions ou des vœux politiques que parce qu’elle donne corps à l’appartenance locale, qu’elle participe d’une mise en scène du groupe. C’est un miroir que tend l’élu à la communauté rassemblée. Dans ces interactions, l’élu apprend à connaître la population, à être à son image, à le refléter physiquement, à ressembler à ceux que sa présence rassemble. Par sa présence, l’élu fait exister le groupe dont il s’érige en porte-parole. « Travail de représentation » dit-on habituellement pour qualifier cette activité. Il faut prendre l’expression au pied de la lettre. C’est une capacité mimétique que met en œuvre l’élu. Ce que mettent en jeu les situations de co-présence physique entre élus et citoyens est une figuration et une symbolisation du groupe qui s’opère à travers le représentant. Le travail de représentation au niveau local réside particulièrement dans une activité permanente de présentation de soi.

  • Nous utilisons ce terme de manière assez proche de Robert Castel lorsqu’il évoque les « supports d
  • Cette proximité n’est pas spontanée en ce qu’elle s’appuie sur des « supports » qui lui donnent corps. Elle ne peut se développer qu’à la condition qu’elle soit arrimée à des espaces collectifs pré-constitués (associations, groupes, quartiers…). Elle vient marquer du sceau de la présence politique une sociabilité, le plus souvent déjà instituée, que le politique met en forme ou configure. Dans une certaine mesure, on peut soutenir l’hypothèse, en première analyse paradoxale, que l’élu est d’autant plus présent, et donc mis au premier plan et puissant, que la « société civile » locale est organisée et structurée. Si le tissu associatif s’étiole ou prend des formes renouvelées, le nombre potentiel de citoyens que l’élu peut toucher diminue d’autant. Or c’est cette évolution que l’on peut observer et que les élus eux-mêmes expérimentent et problématisent sous le vocable de « désagrégation du lien social ».
  •  Pour les élus, il s’agit, avec les quartiers, d’« identifier des individus à des lieux-groupes ». 
  •  Les quartiers sont rarement des unités objectives, comme nous invite à le penser Jacques Lévy, L’e 

La manière dont les élus s’appuient depuis quelques années sur les quartiers pour asseoir leur travail de terrain est tout à fait significative de ce point de vue. La référence au quartier est devenue une constante de la rhétorique spatiale des élus, de la représentation qu’ils donnent de leur ville, marquée par une imagerie villageoise. La démocratie de contact se cristallise autour de la référence au quartier comme unité de base de la gestion et du travail municipaux. Ces entités territoriales sécrètent une proximité nouvelle qui est un support et un levier de l’action des élus ; le maillage du territoire, qu’ils opèrent, assure au maire une meilleure intégration dans la société locale. Ils permettent aux élus de garder prise avec le territoire et de convoquer la métaphore organiciste de la cellule de base. Dans chaque quartier, le maire peut s’appuyer sur des interlocuteurs-relais et une sociabilité spécifique. La construction du quartier comme échelon des problèmes concrets, de leur traitement et de la rencontre naturelle et spontanée avec le citoyen permet d’attester l’ancrage territorial de l’élu. La présence de l’élu permet en retour de consolider et d’objectiver les quartiers en les dotant d’une existence objectivée par des pratiques et des discours.

La presse locale, enfin, constitue un atout essentiel dans le travail symbolique d’accréditation de la proximité de l’élu, ce qui ne signifie pas qu’elle soit sous dépendance stricte du pouvoir local. On sait le prix que les élus accordent à la publicisation à travers la presse de leur participation aux manifestations locales. Caisse de résonance locale, la presse permet de publiciser le travail de terrain bien au-delà du cercle assez restreint qui côtoie de près l’élu. Le lecteur est très souvent soumis à une imprégnation de l’image du maire sous les traits dominants de l’omniprésence, de la simplicité, de l’activité débordante, de la facilité de contact et de l’ouverture. La presse, locale et nationale, charrie des représentations du local comme lieu de proximité de l’homme politique et du citoyen. Comme l’élu, la presse a intérêt à développer la proximité parce qu’elle joue aussi une fonction de miroir de la société locale. Ces représentations profitent au maire qui voit sa proximité authentifiée tout en satisfaisant la « demande de proximité » du lectorat.

La proximité d’interpellation : le néo-clientélisme

  •  Lettre de novembre 1998 d’un député de Lille qui invite les électeurs à le contacter à sa permanen 

« C’est parce que la vie quotidienne est souvent source de questions, de petits problèmes ou de grandes difficultés que j’ai voulu donner à tous les concitoyens de ma circonscription la possibilité de garder le contact. »

  • Les permanences instaurent une proximité « provoquée » qui semble le revers d’une distance objecti 
  • Denis Palluel, maire de Ouessant, dit « se muer en écrivain public pour remplir les formulaires d’ 
  • Ces aides permettent la constitution de fichiers d’obligés. Nos observations ont permis d’établir 
  • Notre travail d’observation des porte-à-porte de Martine Aubry montre que cette interaction « fonc 

L’image de leader proche permet d’établir et de consolider une sorte de clientélisme personnel avec les habitants qui deviennent dans une certaine mesure des obligés parce que l’élu leur fait l’honneur de sa présence et atteste par son surinvestissement d’un don de soi. À travers ces nombreuses sollicitations de « terrain », le maire assume une fonction de médiateur entre les habitants et les services municipaux, les pouvoirs publics ou l’administration. Il écoute les doléances, s’enquiert des besoins, accorde une faveur, satisfait des demandes pratiques même si, pour formuler une sollicitation ou une demande plus explicites, le citoyen-requéreur préfère souvent l’ambiance plus calme, confinée, et surtout plus discrète, des permanences. Cette proximité d’interpellation permet de « lubrifier » le système municipal en répondant à des demandes sociales. C’est là sans doute la dimension principale de la proximité qui apparaît avant tout comme une relation d’échange politique de nature symbolique (attention, disponibilité, écoute, petits « services », médiations ou intercessions diverses…) ou matérielle (obtention d’aides sociales, dérogations, demandes d’emploi, de logement…). L’observation révèle que cette définition de la relation politique de proximité est partagée à la fois par les élus et les citoyens (même si pour ces derniers, il faudrait affiner sociologiquement cette affirmation, les individus les moins dotés socialement étant plus enclins à activer une relation clientélaire).

35On voudrait soutenir ici l’hypothèse selon laquelle la proximité est pour partie un nouveau mot social pour désigner un phénomène très ancien, la relation clientélaire. Cette dernière semble faire l’objet d’une nouvelle perception et semble surtout parée d’une nouvelle légitimité. Les relations personnalisées, de face à face, particularistes, étaient traditionnellement disqualifiées comme des pratiques « clientélistes » dérogeant à l’universalisme politique abstrait et transgressant l’idéologie de l’intérêt général. Pour reprendre les catégories analytiques forgées par Luc Boltanski et Laurent Thévenot, la cité domestique était alors stigmatisée par la cité civique. Or tout se passe comme si le sens dont sont investies ces relations d’échange connaissait une transformation. Lors du débat sur la limitation du cumul des mandats, un néo-clientélisme localiste a été explicitement assumé par de nombreux députés (qui n’étaient pas tous situés à droite de l’échiquier politique, notons-le) :

  •  Le député, Pascal Clément, troisième séance du 26 mai 1998, Assemblée nationale, p. 4295. « Tout d 

« En réalité, les Français apprécient un député en fonction de ses réalisations locales, de ce qu’il fait et propose localement […] Si vous attendez des Français qu’ils vous jugent sur votre travail à Paris, mes chers collègues, j’ai une bonne nouvelle pour vous : vous aurez tout le temps d’être élu local après, car vous ne siégerez plus ici la prochaine fois »

  •  Les « services » rendus ne sont plus renvoyés dans un registre officieux des pratiques politiques.

Même si la catégorie de « clientélisme » reste le plus souvent répudiée par les élus et les pratiques qui en relèvent demeurent des stigmates, l’interaction élus-citoyens, entendue comme une relation individualisée d’offres de service, semble gagner une nouvelle légitimité. Elle est en quelque sorte requalifiée et mise en forme comme une relation de solidarité ou d’assistance. Il s’agit d’apporter une réponse adaptée et donc personnalisée à chaque cas sans le constituer en cause ou monter en généralité.

Nos observations montrent que les élus ne cherchent pas le plus souvent à « désingulariser », et donc à politiser, les cas individuels qu’ils rencontrent. Un rapport plus consumériste à la politique (même s’il faut prendre ce terme avec beaucoup de précautions) qui encourage le citoyen à maximiser l’utilité marginale de ces liens avec les titulaires de position politique semble au principe de cette évolution. Les élus déplorent la multiplication des intérêts catégoriels à laquelle ils sont confrontés. Mais leur vision de la société, perçue de moins en moins comme un tout collectif, est indexée sur la relation souvent individualisée qu’ils construisent avec les citoyens. Les élus se présentent de plus en plus comme prestataires de services tout en s’étonnant, dans le même temps, du développement d’un citoyen-consommateur de plus en plus exigeant et utilitariste.

  •  Là encore, il faut éviter néanmoins de généraliser. Tony Dreyfus, maire du 10e arrondissement à Pa 
  • Les entretiens que nous avons réalisés avec les équipes d’élus (secrétaires, assistantes parlementaires…) attestent du nombre croissant de sollicitations et de demandes dont font l’objet les élus… et l’empressement avec lequel ces derniers tentent d’y répondre. Le temps et les moyens, nécessaires à cette dimension du travail politique, semblent en augmentation même si cette tendance est difficile à objectiver quantitativement. Martine Aubry a récemment encouragé, à travers un article de presse, les citoyens lillois à lui adresser des courriers pour solliciter ses services. Elle a renforcé les moyens logistiques des services chargés de les traiter. Les élus se donnent ainsi à voir comme des prestataires de services individualisés. Recul de « l’idéologie de l’intérêt général » (Jacques Chevallier) ? Il est permis d’émettre cette hypothèse même si le clientélisme est tout sauf nouveau.
  •  Sur les transformations du clientélisme, cf. Mattina (C.), 2003, La régulation clientélaire. Relat 
  •  À la suite des élections législatives de 2002, de nombreux élus socialistes lillois ont publiqueme 
  • Jean-Noël Cardoux, maire de Sully-sur-Loire dans le Loiret évoque ses permanences : « Je ne sais j 
  • Voir Lefebvre (R.), 2002, « Le parti socialiste et les catégories populaires. Hypothèses pour l’an 

Ce renforcement probable des pratiques clientélaires n’est pas sans susciter des « effets pervers ». D’abord les moyens logistiques et humains mobilisés rencontrent des limites. Les agendas des permanences sont saturés, les élus sont contraints de déléguer ces tâches à des collaborateurs ou à leurs adjoints ou conseillers municipaux, l’accueil des requérants peut se dégrader, le traitement des demandes devenant purement administratif et anonyme. À Roubaix, un service téléphonique « Allo Roubaix », intégré administrativement dans une nouvelle direction « quartiers », vient d’être créé pour faire face au flux des demandes et rationaliser leur traitement, notamment en le standardisant et en l’uniformisant. À Lille, certains députés ont restreint à dessein l’amplitude de leurs horaires de permanences. D’autre part, les ressources clientélaires se tarissent. Leur allocation est plus encadrée que par le passé (voir notamment l’embauche dans la fonction publique locale). Les emplois-jeunes ont récemment pu constituer une manne de ressources dont il a fallu optimiser l’impact politique mais qui s’est révélée limitée. Les élus suscitent ainsi des attentes auxquelles ils ne peuvent donner réellement suite. La demande fait l’objet d’une réponse accompagnée de la copie des démarches entreprises par l’élu auprès d’administrations, de collègues élus ou d’institutions politiques (l’opacité et l’enchevêtrement des circuits d’attribution et des processus décisionnels permettent bien souvent aux élus de se « défausser » sur d’autres institutions). Elle est toutefois rarement couronnée de succès. À titre d’exemple, 80 % des courriers de la permanence parlementaire de la première circonscription du Nord donnent lieu à des réponses négatives. La proximité apparaît ainsi comme un calcul poli- tique de court terme à faible rendement voire contre-productif. Le lien politique est re-légitimé par l’offre de services mais de manière très éphémère dans la mesure où l’élu est incapable de traiter la plupart des demandes de manière satisfaisante. Il encourt le risque de susciter ainsi « insatisfactions » et « frustrations » tout en banalisant et en désacralisant la relation politique. Lorsque l’élu réactive la rhétorique de l’intérêt général et invoque la citoyenneté pour neutraliser ou repousser des demandes trop pressantes, il est difficile à ses interlocuteurs d’en accepter les principes. Dans les quartiers populaires de Lille, la relation clientélaire semble perdre de son efficacité électorale notamment parce qu’elle n’est plus enchâssée dans des relations de sociabilité partisane. La loyauté fait défaut quand la relation d’échange n’est plus enveloppée dans des relations sociales qui l’enchantent, lui donnent sens et assurent son rendement électoral. La relation clientélaire n’est plus ainsi intégratrice politiquement.

La proximité participative

  • Les débats sur la loi « démocratie de proximité » ou la décentralisation ont réactivé ces représen 
  • Philippe Goujon, premier adjoint au maire UMP du 15e arrondissement de Paris, exprime ses réserves 

C’est dans une logique de citoyenneté participative que s’intègre la dernière forme de proximité que l’on voudrait ici analyser. La proximité participative s’oppose à la proximité clientélaire dans la mesure même où elle est censée concourir à l’édification d’un véritable espace public local, encore très largement introuvable. En fait, ces deux types de proximité s’articulent et s’hybrident plus qu’elles ne s’opposent. En faisant œuvre de démocratie locale, en effet, l’élu se donne à voir comme celui qui se « démène », se dépense sans compter, rend service à la population, se montre à son écoute, démontre sa disponibilité. La proximité traditionnelle de médiation de l’élu était censée épuiser la démocratie locale ou constituer son principal levier et support. Parce que présumée irremplaçable, elle justifiait l’absence d’institutionnalisation qui a longtemps caractérisé la démocratie locale. Traditionnellement, les élus locaux répugnent à des procédures trop formalisées de démocratie. Les relations individualisées qu’ils entretiennent quotidiennement avec leurs administrés tiennent lieu de concertation permanente et rendent à leurs yeux inutiles toute institutionnalisation. Le plus souvent, ils n’encouragent par conséquent la création d’espaces de délibération, de concertation, d’expression qu’à la condition qu’ils puissent en contrôler le fonctionnement et en maîtriser la configuration. Le renouveau de la démocratie locale s’est accompagné d’une formalisation des dispositifs participatifs à travers les comités de quartier notamment, ce qui n’est pas sans susciter de nombreuses réserves de la part des élus.

 - Bruno Bourg-Broc, maire de Châlons-en-Champagne a obtenu une Marianne d’or pour son exercice de la 

Mais les maires ont su s’adapter et contrôler cette nouvelle donne. Ainsi, au niveau municipal, la figure mayorale, loin d’être court-circuitée, est au centre des dispositifs. Le thème de la concertation est devenu un récitatif obligé pour l’élu qui doit afficher en permanence sa volonté de dialogue et d’écoute. La démocratie locale s’organise toujours autour de la présence des élus. Les différents dispositifs mis en place accordent une place centrale (à la fois politique et physique) aux élus qui concentrent les interpellations.

  • Voir Blondiaux (L.), Houk (M.), 1999, « L’espace public et son envers. La prise de parole dans les 

L’observation concrète du déroulement des conseils de quartier montre par exemple la place essentielle qu’ils occupent dans la dynamique des échanges. Place qui a des effets non négligeables sur la prise de parole. « Le pouvoir reste à celui qui organise le tour de parole. » L’élu est à la fois souvent l’inducteur, l’organisateur et l’interlocuteur de la démocratie locale. Ce sont les élus locaux qui président à la reproblématisation actuelle de la démocratie locale. La simple présence de l’élu, comme l’a bien montré Loïc Blondiaux, à partir de ses travaux dans le 20e arrondissement, vaut reconnaissance institutionnelle du comité de quartier. L’ouverture démocratique récemment constatée se fait donc significativement à l’initiative des élus et presque toujours sous leur contrôle. Le mouvement de démocratie locale récent est en somme plus octroyé par les élus locaux que véritablement conquis. La démocratie participative ne supplante pas la démocratie représentative dont la proximité constitue un des principes légitimants.

  •  Voir la contribution de Magali Nonjon dans cet ouvrage.
  •  Entretien avec le maire, René Vandierendonck, le 12 juillet 1995.
  •  Idem.

Cette proximité participative requiert néanmoins de nouveaux savoir-faire et contribue à une redéfinition du métier politique et des savoirs politiques « de proximité ». Elle exige des compétences de traducteur et d’animateur. Dans les réunions de quartier, le maire que nous avons suivi à Roubaix anime le dialogue, écoute les doléances, met en forme les demandes et les relaie auprès de ses services. En présence parfois de techniciens, un point est fait sur l’état d’avancement des travaux dans le quartier, sur son animation. Interpellé par les participants, le maire dissipe les inquiétudes des riverains, s’engage sur des délais, s’assure de la transparence des consultations sur des équipements de proximité (aires de jeu, terrains de baskets…), le devenir d’une place ou une réhabilitation. Il joue un rôle de traduction. « J’explique, nous confie-t-il, ce que les techniciens n’arrivent pas à faire comprendre, le langage codé des techniciens. » Le maire doit apprendre à maîtriser des situations potentiellement conflictuelles. Les réunions de quartier sont l’occasion d’un rapport frontal, non médiatisé, avec les habitants, et parmi eux souvent les plus mobilisés. « Les gens parlent avec leur maire et parfois c’est dur. Les rapports sont francs. Dans une réunion de quartier, quand ils ne sont pas contents, ils viennent vous le dire. La fois d’après, ça s’arrange, c’est plus serein. Si je passe cet examen de passage, la relation se met à fonctionner. » La concertation permet avant tout de produire symboliquement du consensus, d’accroître l’acceptabilité sociale des politiques municipales plus qu’elle n’induit une réelle incrémentalité.

En définitive, au regard de ses résultats, plus qu’un lieu de participation active pour le citoyen, cette proximité nouvelle constitue pour l’élu une tribune lui permettant de communiquer et de justifier ses actions. Certes les lieux de la démocratie locale fonctionnent comme des arènes où les élus sont physiquement accessibles et peuvent être mis devant leurs responsabilités, interrogés et critiqués sur leurs actions. Mais ils permettent surtout au représentant de maîtriser l’information sur un territoire donné et participent ce faisant à sa gouvernabilité et à son contrôle social. Les propos de Gilles de Robien, maire d’Amiens, sont de ce point de vue éclairants.

« La proximité, ce n’est pas une théorie fumeuse, c’est une attitude. Car tout ce qui se noue aux cinq coins d’Amiens me revient comme au fil d’une force centrifuge, lors de la réunion générale des adjoints du lundi matin. L’emplacement des Restos du cœur cette année, le coup de gueule des parents d’élèves, le nouvel atelier de couture de layette, la bonne récolte des centaines de jardins ouvriers, les doléances des commerçants, le chantier d’insertion qui remet le quartier de la Citadelle en état avec 200 jeunes… Ce n’est pas un examen détaché de la situation de la ville, c’est une immersion ! »

Jean-Marie Rausch, maire de Metz, se définit comme « un marcheur de ville » en référence à ses longs parcours pédestres de fin de semaine en compagnie de son épouse, l’appareil numérique en poche, qui lui permettent de régler une multitude de « petits problèmes ».

  •  In Fidelin (B.), 2001, Notre maire à tous ou la République de proximité, op. cit., p. 46.

« Qu’il repère une borne anti-circulation arrachée dans une rue piétonne, un lampadaire en panne ou une marche cassée pouvant provoquer la chute de personnes âgées sur l’escalier qui mène au marché couvert et il fige aussitôt le défaut qui, le lundi matin sur l’ordinateur de son bureau devient une image vite envoyée par intranet, accompagnée d’un commentaire précis, aux services techniques chargés des opérations dans la foulée. »

  •  Le Monde, le 7 juin 2002.

Le maire UMP du 8 e arrondissement de Paris, François Lebel, reconnaît que les conseils de quartier sont « le seul bon moyen de bien suivre les problèmes quotidiens des habitants entre deux élections » et les dépouille ainsi de toute vocation délibérative. Aucune dégradation, aucun problème de voirie, aucun foyer d’insécurité ne peuvent dès lors rester étrangers à l’élu.

  •  Paoletti (M.), 1999, « La démocratie locale française. Spécificité et alignement », La démocratie 

Les structures participatives, le plus souvent suscitées par les élus, se substituent ainsi aux canaux traditionnels d’information devenus largement défaillants. Marion Paoletti note que « l’idée même d’une sphère publique visible, clairement différenciée des affaires d’ordre privé, soumise à un jugement collectif et à une opinion publique, est essentiellement en contradiction avec les implications du principe de proximité ». La constitution hypothétique d’une « société civile locale », encore embryonnaire, et la complexification du niveau local pourraient remettre en cause à l’avenir le rôle de médiation des élus locaux. Ces derniers détiennent jusque-là le monopole de l’expression et de la traduction de l’opinion publique locale mais ils risquent d’être à l’avenir concurrencés par d’autres instances (sondages, médias locaux…).

Proximité et dépolitisation

  •  On sait que la rhétorique du don de soi, de l’oblativité, du dévouement à la communauté locale est (...)
  •  Conscients de ces logiques de notabilisation, les partis de gauche, et surtout le parti communiste (...)
  •  Voir Lefebvre (R.), 2004, « Qu’est le socialisme municipal devenu ? Politisation, dépolitisation, 
  •  Voir parmi d’autres cette affirmation de Nicolas Perruchot, « tombeur » de Jack Lang à Blois en 20 

De cette esquisse de typologie ressort que le lien politique qui se noue au niveau local est fondé sur de fortes relations personnalisées et particularistes et que des réseaux réticulaires denses s’y développent. La proximité est bien une dimension essentielle de l’activité des élus. Mais il en résulte aussi que la présence de l’élu ne revêt pas la signification « démocratique » qu’il lui prête le plus souvent. Les élus locaux s’autorisent d’une « base » politique qui n’existe pas indépendamment du travail politique de représentation qui la constitue comme telle. La proximité permet avant tout aux élus de se constituer un capital politique personnel en contribuant à accroître leur visibilité. Le travail de « terrain » est un des registres symboliques principaux à partir duquel les élus locaux façonnent leur présentation de soi. À travers cette proximité et une véritable ubiquité, l’élu mobilise au quotidien un ensemble de signes et de symboles qui accréditent l’image qu’il veut donner de lui-même et celle qui anticipe d’être attendue par ses interlocuteurs. C’est par la proximité que l’élu local construit sa légitimité à représenter. La proximité permet de manifester les signes de son appartenance et de son attachement à la communauté sociale qu’il représente et de faire la preuve du don de soi qu’exige le rôle. C’est également à partir de ces relations de proximité que les élus construisent une vision de la société, une sociologie spontanée, marquée par le topos de « la montée de l’individualisme ». La vision qu’ils ont de la société et de son « atomisation » apparaît de plus en plus indexée sur ces interactions qui ont, de ce point de vue, une forte signification sociologique. Les élus tendent à s’adresser avant tout à des individus porteurs d’attentes individuelles. La proximité participe ainsi d’un processus de désociologisation « par le bas ». Elle participe de la même manière d’une logique de dépolitisation. Les relations interpersonnelles permettent à l’élu de s’émanciper de la tutelle partisane en l’aidant à se constituer un capital politique propre, à base relationnelle, fondé sur des allégeances à sa personne et non seulement au parti dont il est le porte-paroleLes multiples relations dont la démocratie de contact est faite s’exprime plus dans l’idiome de l’amitié qu’elles ne s’énoncent dans des catégories politiques. Le primat accordé aux relations interpersonnelles basées sur la confiance conduit à neutraliser toute velléité de politisation locale et à consolider la légitimité personnelle des élus locaux. Proximité et apolitisme ont ainsi partie liée. Lorsque la politique se réduit à des relations interpersonnelles, la politique partisane peine à y trouver sa place.

Soutiens à la numérisation

Justice de proximité, police de proximité, démocratie de proximité... Le pouvoir politique est aujourd'hui avant tout soucieux de paraître proche des citoyens. Le mot proximité est sans cesse utilisé par les élus. Il n'en a pas toujours été ainsi. La proximité s'est imposée, en quelques années, comme une catégorie d'évidence. Nouvelle idéologie ? Nouveau référentiel d'action publique ? Nouveau mythe propre aux sociétés post-modernes ? Mais de quoi parle-t-on exactement ? Proximité géographique ? Sociale ? Matérielle ? Politique ? Symbolique ? L'objectif de ce livre est d'interroger cette catégorie à partir de contributions qui résultent d'enquêtes de terrain précises. L'ouvrage s'efforcera d'abord de mettre en perspective l'économie symbolique de la proximité au regard de différentes disciplines et traditions de
pensée. Il s'intéressera ensuite aux façons de faire de la politique dans ce nouveau contexte : comment fait-on campagne à l'ère de la proximité ? Quels liens y a-t-il entre proximité et parité ? On montrera ensuite comment l'injonction à paraître proche transforme l'action publique. Les décisions doivent être prises au plus près de ceux qu'elles concernent, les politiques publiques doivent coller à leurs besoins immédiats. C'est vrai en matière de sécurité, d'action culturelle, de politique de la Ville, de démocratie locale. Enfin, nous restituerons le rôle des médias dans ces transformations. L'injonction à faire proche est en effet aussi forte chez les journalistes que chez les politiques. De même que les professionnels de la politique cherchent en permanence à conjurer la distance qui, objectivement, les sépare des citoyens ordinaires, les médias entretiennent l'illusion d'un contact direct entre ceux qui gouvernent et les spectateurs de la vie politique.

 

 

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28 novembre 2019

Vivons-nous encore dans une société de classes ?

Désavantage social, conversion d’une partie des catégories supérieures à la culture de la performance, réticence d’une partie des catégories modestes à des politiques trop orientées en direction des plus pauvres. Tels sont les trois faits qui, selon Olivier Schwartz, peuvent constituer des sources de difficultés pour reconstruire une cité de semblables. De ce panorama, il ressort que la France est à la fois plus et moins une société de classes qu’il y a une quarantaine d’années.

La question de la démocratie qui nous est posée aujourd’hui, c’est au fond celle de savoir dans quelle mesure nous sommes aujourd’hui capables, pour reprendre une expression de Robert Castel, de continuer à former, ou de recommencer à former une société qui soit une « société de semblables ». Une société de semblables, c’est-à-dire une société qui soit vraiment capable d’intégrer l’ensemble de ses membres, et qui se donne les moyens de contenir au maximum les inégalités. Pour contribuer à la discussion sur cette question, je voudrais simplement ici proposer trois observations factuelles et une remarque épistémologique. Les trois observations porteront sur des faits qui peuvent constituer aujourd’hui des sources de difficultés, des obstacles pour aller précisément dans ce sens, celui de la refondation d’une cité de semblables.

 

Pour que mon propos soit sans ambiguïté, il va de soi que j’adhère complètement et pleinement à cet objectif à la fois civique et politique. Ma seule préoccupation est de m’arrêter sur des faits qui peuvent faire difficulté dans cette voie, et sur lesquels il faut par conséquent réfléchir. Ces faits, ces observations, ne prétendent nullement être exhaustifs. Il y aurait certainement bien d’autres éléments à mentionner. J’ai par contre délibérément choisi trois faits qui vont me conduire à me situer à des niveaux différents de la hiérarchie sociale.

Extension du domaine du désavantage social

 

Le premier fait est – malheureusement – d’une grande banalité : il s’agit de l’ampleur qu’a atteint, dans notre société, ce que l’on peut appeler le phénomène du désavantage social, le phénomène que représente l’existence de « groupes désavantagés ». J’entends par là des groupes dont les membres sont en situation vulnérable, sont exposés au chômage, à la précarité, aux emplois durs et mal rémunérés, à la relégation dans certains cas… Lorsque l’on regarde la société française telle qu’elle est aujourd’hui (et de ce point de vue, je suis profondément d’accord avec les critiques que Louis Chauvel n’a cessé de formuler, ces dernières années, contre la thématique de la moyennisation, on ne peut pas ne pas être frappé par l’étendue du phénomène et par le nombre de groupes qu’il affecte. Il y a d’une part tout un pan des salariés d’exécution du secteur privé : ces ouvriers frappés, aujourd’hui plus que jamais, par le chômage, la marginalisation, le fait de travailler dans des entreprises en déclin, et plus largement par tout ce processus de détérioration de la condition ouvrière sur lequel, depuis plusieurs années déjà, des travaux de sociologues ont attiré l’attention ; ces salariés occupant, dans les services et le tertiaire, ce qu’il est convenu d’appeler les emplois peu qualifiés… Tout un pan du salariat d’exécution du privé est aujourd’hui en situation de désavantage social.

Et par ailleurs, il y a les jeunes. Les jeunes de familles populaires, bien sûr, d’abord et avant tout, et notamment les jeunes issus de l’immigration. Mais c’est aussi toute une partie des jeunes diplômés de l’université qui rencontre, aujourd’hui, on le sait, de grandes difficultés pour accéder à l’emploi, et qui n’y parvient que dans des conditions précaires, marquées par le déclassement…

De la politique de l’excellence aux inégalités intracatégorielles

La deuxième observation que je voudrais faire, pour me déplacer dans la hiérarchie sociale, concerne les catégories supérieures. Il me semble qu’il y a aujourd’hui un trait assez largement commun à la culture d’une grande partie de ces catégories, en tout cas si l’on considère les fractions de ces catégories occupant des positions dirigeantes. Cet aspect, c’est l’importance qu’a prise, dans ces catégories, la culture de l’excellence, de la performance, de la compétence. Au coeur de cette culture, il y a une idée qui concerne la gouvernance des entreprises et des organisations. C’est l’idée qu’il faut aller vers une gouvernance qui, beaucoup plus qu’elle ne l’a fait jusqu’ici, valorisera la performance et l’excellence, individualisera les carrières offertes aux uns et aux autres, et ceci en fonction des performances, des compétences, des résultats obtenus par les uns et par les autres. Il me paraît assez clair que cette conception de la gouvernance est aujourd’hui un élément central de la culture des catégories dirigeantes. Une caractéristique de cette culture est qu’elle peut être tout à fait favorable, d’un côté, en tout cas sur le principe, à des mesures visant à lutter contre les inégalités et les discriminations liées à l’origine (par exemple à l’origine ethnique) ; mais d’un autre côté, elle est profondément favorable à l’introduction, dans les entreprises et les organisations, d’un surcroît d’inégalités en fonction du « mérite » et des performances.

Cette conception de la gouvernance est repérable, dès le début des années 1990, dans les évolutions qui affectent la gestion du personnel dans les entreprises privées, notamment dans les grandes entreprises. Ce sont les politiques d’individualisation des rémunérations, qui se développent nettement à partir des années 1990. C’est l’apparition, dans les réflexions menées au sein du MEDEF, d’une philosophie de la gouvernance substituant la logique de la compétence à la logique de la qualification, etc. Et ce qu’il faut aussi souligner, c’est que cette philosophie est aujourd’hui également repérable, de manière très claire, dans toutes sortes de politiques menées dans le secteur public. Sans revenir d’ailleurs sur les mouvements récents à l’Université, il me semble, là encore, assez clair que cette conception de la gouvernance des organisations est la philosophie sur laquelle ont reposé une grande partie des réformes qui ont été menées depuis deux ans à l’Université et dans le monde de la recherche.

Une précision tout d’abord : je ne me dissimule pas que toutes ces questions sont compliquées. Je n’ignore évidemment pas que ce type de conception du fonctionnement des entreprises et des organisations, avec l’idée qu’il faut valoriser l’excellence, individualiser les trajectoires en fonction de l’évaluation des performances des uns et des autres, ne manque pas d’arguments. Elle peut parfaitement se plaider et se défendre. Il n’empêche qu’on ne peut pas ne pas constater que si la mise en œuvre d’une telle philosophie devait se poursuivre, s’étendre et s’accentuer dans les prochaines années, dans le secteur privé comme dans le secteur public, il y aurait là un facteur assez considérable de creusement et d’accentuation d’inégalités, non pas tant entre catégories sociales différentes mais entre membres d’une même catégorie, ces fameuses inégalités « intracatégorielles » sur lesquelles de nombreux économistes et sociologues ont réfléchi depuis une quinzaine d’années. Il semble bien, en effet, qu’une des évolutions caractéristiques de notre société comme plus largement de nombreuses sociétés occidentales contemporaines est qu’aux inégalités sociales classiques, entre catégories sociales différentes, s’ajoutent de plus en plus des inégalités « intracatégorielles », entre membres d’une même catégorie socio-professionnelle. Ces inégalités ont été très largement causées par l’éclatement et la diversification des statuts d’emploi, mais il saute aux yeux que la politique de l’excellence, des compétences, de la valorisation des performances et surtout de l’individualisation des trajectoires pourrait être à l’avenir un facteur extrêmement important d’accentuation des inégalités intracatégorielles, et donc aussi de remise en cause des solidarités au sein des groupes.

 

« C’est nous qui payons pour tout le monde » : la tripartition de la conscience sociale dans les catégories modestes

Je descends maintenant, ce sera ma troisième observation, à des niveaux intermédiaires de l’espace social. Je ferai brièvement référence à une enquête que je mène depuis longtemps, pour m’arrêter sur l’un des constats auxquels elle m’a conduit. Je travaille depuis plusieurs années sur les conducteurs des bus de la RATP en région parisienne, ceux qu’on appelle les machinistes, c’est-à-dire des gens dont on peut dire qu’ils sont à la frontière des catégories populaires et des classes moyennes salariées. Dans la division sociale du travail au sein de leur entreprise, les conducteurs des bus de la RATP occupent une position subordonnée. Ils sont en bas de la hiérarchie : même s’ils disposent d’une large autonomie dans la conduite de leur travail, ce sont des exécutants, qui mettent en œuvre des consignes et des tâches qui leur sont données par leur hiérarchie. Avec comme conséquence que, comme beaucoup d’ouvriers et d’employés, beaucoup d’entre eux adhèrent spontanément à une représentation binaire de la société, fondée sur une opposition entre le haut d’une part – les dirigeants, les puissants, ceux qui possèdent l’instruction, la puissance, l’argent – et d’autre part ceux qui sont en dessous, les simples exécutants, les ouvriers, les employés, ceux dont ils estiment de manière générale faire partie. De sorte que pendant assez longtemps, j’ai pensé retrouver chez eux tous un type de représentation sociale dont Richard Hoggart avait montré, dans des textes très connus, l’importance dans le monde des ouvriers et des classes populaires anglaises des années 1950 : une opposition entre « eux », ceux du haut, et « nous », ceux du bas, les exécutants.

Mais je me suis finalement rendu compte que pour une partie d’entre eux, les choses étaient plus compliquées, même si c’est pour une partie d’entre eux seulement. Leur représentation, leur conscience du monde social était non pas bipolaire, mais triangulaire : ils avaient le sentiment d’être non pas seulement soumis à une pression venant du haut, mais aussi à une pression venant du bas, venant de plus bas qu’eux. Cette pression venant du bas, (c’est moi qui dis les choses ainsi bien sûr, mais les propos qui m’ont été tenus à plusieurs reprises par des conducteurs vont clairement dans ce sens), c’est par exemple l’idée qu’il y a trop de chômeurs qui non seulement n’ont pas d’emploi mais qui n’en cherchent pas, qui vivent du RSA ou des aides sociales, qui se dispensent par conséquent de chercher du travail, et qui peuvent s’en dispenser parce que d’autres paient des impôts pour eux : d’autres qui, eux, travaillent, parmi lesquels, bien sûr, les conducteurs de bus. Ou encore, ce peut être l’idée que dans certaines familles immigrées, on vit sans travailler, grâce aux allocations, c’est-à-dire grâce à des aides sociales qui, là encore, sont financées par ceux qui travaillent et grâce à leurs impôts. À plusieurs reprises, j’ai rencontré, chez mes enquêtés, ce sentiment d’être lésés à la fois par des décisions qui viennent du haut mais aussi par des comportements qui viennent de ceux du bas, d’être lésés à la fois par les plus puissants et par les plus pauvres. L’un d’entre eux me disait par exemple un jour : « C’est nous qui payons pour tout le monde », et il est clair qu’il avait alors en tête à la fois le haut et le bas.

Cette tripartition de la conscience sociale, les auteurs d’un livre qui s’appelle La France des petits moyens, qui enquête sur de petits propriétaires de pavillons en région parisienne, l’ont retrouvée eux aussi. Et je crois qu’elle est importante parce qu’elle constitue elle aussi une source possible de difficultés si l’on souhaite aller vers une cité plus solidaire, dans la mesure où une politique destinée à venir en aide aux plus pauvres ou aux plus démunis peut éventuellement rencontrer une forme de réticence ou d’hostilité dans une fraction des catégories modestes qui a le sentiment qu’une partie de ses problèmes ne vient pas seulement du haut, mais précisément aussi de ces plus pauvres, et qui a parfois tendance à penser que ces plus pauvres, peut-être, on les aide un petit peu trop… Telle est la représentation que l’on peut trouver chez une partie de ceux qui ont été appelés par les auteurs du livre les « petits-moyens ».

Extension du domaine du désavantage social, conversion d’une partie des catégories supérieures à la culture de la performance et de l’excellence, réticence d’une partie des catégories modestes ou petites-moyennes à des politiques trop orientées en direction des plus pauvres : trois faits (parmi bien d’autres…) qui peuvent constituer des sources de difficultés pour refonder ou reconstruire une cité de semblables.

Vivons-nous toujours dans une société de classes ?

Pour terminer, je voudrais faire une remarque complémentaire sur le terme de classes sociales. Je ne l’ai pas employé pour présenter les trois éléments évoqués précédemment tout simplement parce qu’il me semble que, pour l’instant, nous ne disposons pas d’une analyse de la structure de classe de la France contemporaine, d’une lecture de la France contemporaine en termes de classe qui soit satisfaisante, qui tienne compte des évolutions et des transformations qui ont affecté cette société depuis la fin des années 1970, et qui puisse par conséquent s’appliquer à ce que cette société est aujourd’hui. Il me semble que si l’on veut employer le terme de « classes », il faudrait que, nous, sociologues, nous nous attelions vraiment à élaborer un lexique et une analyse qui répondent à ces exigences.

Cela dit, tout cela ne veut en aucun cas dire que, de mon point de vue, cette notion de classe soit désormais obsolète ou dépourvue de pertinence pour parler de la France contemporaine. Au contraire. Je pense, comme bien d’autres, que la société française d’aujourd’hui demeure une société de classes. Ou plus exactement, il me semble que l’on peut dire qu’elle l’est à la fois moins et plus qu’elle ne l’était à la fin des 1970. Elle est certainement moins structurée en classes qu’il y a une trentaine ou une quarantaine d’années, et cela pour des raisons bien connues, notamment le fait que le sentiment d’appartenance de classe a considérablement diminué dans les catégories les plus modestes de la hiérarchie sociale. Il a considérablement diminué dans le monde ouvrier et dans les catégories populaires. On ne trouve plus majoritairement aujourd’hui un sentiment d’appartenir à une classe ouvrière comme on pouvait le constater très majoritairement dans les années 1960. À cela s’ajoutent de nombreux phénomènes : l’école et les médias ont pénétré dans tous les milieux ; les frontières culturelles se sont atténuées ; nous ne sommes plus du tout dans une société qui se caractériserait par des cultures de classes tranchées. En ce sens, à bien des égards, la société dans laquelle nous vivons est beaucoup moins nettement structurée en classes qu’elle ne l’était il y a une quarantaine d’années.

Et en même temps, sur d’autres plans, on peut aussi dire que le caractère de classe de cette société s’est à certains égards accentué. Non seulement les grandes inégalités sociales se sont pour l’essentiel maintenues en se déplaçant, mais il n’est pas exagéré de dire que certaines se sont durcies. Les inégalités salariales, par exemple, qui baissaient dans les années 1960 et 1970, ne diminuent plus aujourd’hui. Plus largement, ce sont aussi certaines frontières sociales qui se sont durcies. Une partie des catégories populaires, par exemple, a été aspirée par des situations de précarité, alors que, de l’autre côté de la hiérarchie sociale, les sociologues de l’urbain (on peut notamment penser ici aux travaux d’Edmond Préteceille, nous montrent qu’en termes de logement, de choix du quartier, de choix de la résidence et du lycée pour les enfants, les comportements d’une partie importante des catégories supérieures, notamment les cadres du privé et les professions libérales, sont de plus en plus autoségrégatifs et manifestent un évitement systématique de la mixité sociale. De nouvelles frontières sociales sont apparues avec l’importance prise par le diplôme. Les mobilités ouvrières dans les entreprises, par exemple, sont aujourd’hui quasiment bloquées au-delà d’un certain seuil : faute de diplômes, il est de plus en plus difficile pour les ouvriers professionnels de sortir de la condition ouvrière. C’est en ce sens qu’il me semble que l’on peut dire que la société qui est aujourd’hui la nôtre est à la fois moins et plus, plus et moins une société de classes qu’elle ne l’était il y a une quarantaine d’années. C’est la raison pour laquelle cette notion me paraît toujours pertinente, et encore une fois, ce serait une tâche urgente pour les sociologues que de construire une analyse de classe de la France contemporaine qui soit satisfaisante ; une tâche intellectuellement urgente, et politiquement nécessaire.

 

Je remercie Olivier Schwartz pour sa participation

 

Olivier Schwartz est professeur de sociologie à l’université Paris Descartes et membre du CERLIS.

 

Edmond Préteceille  

Edmond Préteceille est sociologue, directeur de recherche émérite du CNRS à l’Observatoire sociologique du changement à Sciences Po. Ses recherches ont porté sur les politiques urbaines et la planification, sur les inégalités urbaines et la ségrégation, et sur les politiques locales. Ses travaux actuels analysent la transformation économique et sociale des grandes métropoles dans la globalisation ; les structures et les effets sociaux de la ségrégation sociale et ethno-raciale dans les métropoles ; les conditions et effets de la cohabitation entre groupes sociaux, dont les classes moyennes, dans différents contextes urbains.

 

Comment mesurer la ségrégation ? Quelles sont les méthodes, les catégories et les échelles pertinentes ? Quels sont les processus à l'œuvre ? Quels en sont les effets aux différentes échelles et pour l'ensemble des groupes sociaux ? Contribue-t-elle toujours à amplifier les inégalités ? Cette synthèse apporte des éléments de réponse en mobilisant les outils et les paradigmes de la sociologie urbaine.

La ségrégation urbaine est souvent considérée comme un facteur essentiel de la crise urbaine, liée à l'idée de ghetto et aux quartiers populaires stigmatisés à forte concentration d'immigrés. Réduite à cette seule figure, elle est vue comme contraire à l'idéal républicain, et sa réduction est un axe central de la politique de la ville en France.
Mais, pour en comprendre la nature, les causes et les effets, il faut aller au-delà de cette simplification, la définir rigoureusement et considérer la diversité des profils sociaux et ethniques des quartiers d'une ville. Comment mesurer la ségrégation ? Quelles sont les méthodes, les catégories et les échelles pertinentes ? Quels sont les processus à l'œuvre ? Quels en sont les effets aux différentes échelles et pour l'ensemble des groupes sociaux ? Contribue-t-elle toujours à amplifier les inégalités ?
Ce livre apporte des éléments de réponse en mobilisant les outils et les paradigmes de la sociologie urbaine, et en élargissant le regard à d'autres sociétés. Il s'adresse à tous ceux qui s'intéressent à la ville, étudiants, chercheurs, praticiens ou décideurs.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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27 novembre 2019

La politique du pauvre

La politique du pauvre

Selon Denis Merklen, le délitement progressif de la société salariale engendre de nouvelles formes d’individuation et de mobilisation politiques au sein des classes populaires, où le quartier tend, imparfaitement, à remplacer le travail comme support d’affiliation sociale. Une évolution que les sociologues sont souvent en peine d’apercevoir, faute de se départir d’une conception très normative de la citoyenneté.

Les discours sur les mouvements sociaux sont fréquemment empreints d’une normativité plus ou moins implicite. Les sciences sociales ne dérogent pas à la règle, comme le montre par exemple l’embarras des chercheurs à reconnaître le caractère politique des récentes « émeutes », ainsi que ces événements ont été étiquetés. L’affaiblissement présumé de la conflictualité du travail au profit des « nouveaux mouvements sociaux » aux revendications plus culturelles que matérielles constitue une bonne illustration de cet ethnocentrisme politique, qui voudrait notamment que la précarisation des classes laborieuses les ait détournées de l’action revendicative.

C’est à la correction de ce biais épistémologique que Denis Merklen s’attaque dans le présent ouvrage, à partir d’enquêtes minutieuses qu’il a pu mener dans des quartiers urbains pauvres en Haïti, au Sénégal, en France, et surtout en Argentine. Ses observations le conduisent en particulier à articuler la déstabilisation en cours de la société salariale, telle qu’elle a bien été analysée par Robert Castel, avec l’émergence de nouvelles formes de mobilisation au sein des quartiers populaires. Son ouvrage se situe ce faisant à la croisée de la sociologie du travail, celle des comportements politiques et de l’action publique, mais aussi de l’analyse de la stratification sociale et de la sociologie urbaine.

Quand l’« habitant » chasse le « travailleur »

Cette entrée par le quartier est en effet loin d’être anodine, car comme l’écrit Denis Merklen en introduction de son propos, « tout conduit à penser qu’une bonne partie de l’identité des classes populaires migre du travail vers l’habitat. Ceux qu’on nommait avant les ouvriers sont devenus des habitants de quartier, ils sont socialement identifiés par des références au territoire qu’ils habitent ». À la fois assignée et revendiquée, cette forte identification résidentielle des classes populaires révèle la forte ambivalence que revêt le quartier pour ses habitants. Sans oublier de noter que le « quartier » populaire est « une réalité complexe, hétérogène et difficile [qui n’a] rien d’univoque », chacun constituant « une réalité multiple où cohabitent souvent une multiplicité de quartiers superposés ». Denis Merklen montre dans un premier temps que celui-ci, à travers les solidarités locales souvent intenses qu’il abrite, peut fournir les « supports » nécessaires à l’intégration sociale de ses habitants, quand cette fonction n’est plus assurée par l’emploi salarié. Nécessaires, mais pas suffisantes observe l’auteur, l’entraide ne pouvant totalement se substituer aux protections sociales, mais aussi aux formes de socialisation apportées par les institutions et le travail salarié. Confrontés à l’insuffisance ou l’irrégularité fréquentes des salaires et protections sociales, les habitants des quartiers, les familles doivent recourir à deux autres types de ressources monétaires ou en nature : les trafics les plus divers et les institutions publiques, qui monopolisent un certain nombre de ressources.

Se met ainsi en œuvre une véritable « polyactivité » qui, à l’échelle du quartier, prend la forme d’une division locale du travail particulière. Tout en décrivant minutieusement les configurations à l’œuvre au sein des quartiers, entre institutions étatiques, organisations internationales, ONG, associations locales et ménages, Denis Merklen s’applique à ne pas tomber dans l’un des deux écueils opposés que l’on rencontre fréquemment dans l’analyse culturaliste des classes populaires : le populisme et le misérabilisme. Si des facteurs structurels tels que l’insuffisance des revenus du travail ou de la redistribution, la difficulté d’inscrire l’accès aux biens et services élémentaires dans le droit ainsi que la décentralisation et le ciblage croissants des politiques publiques, permettent d’expliquer dans une large mesure l’action collective dans l’espace public des habitants de quartiers pauvres, celle-ci n’en révèle pas moins la capacité des intéressés à déployer une certaine autonomie dans sa mise en œuvre. Celle-ci prend ainsi la forme d’une véritable professionnalisation dans la présentation de projets en fonction des orientations présentes de programmes encadrés par les organisations publiques ou para-publiques, mais également la multiplication des affiliations institutionnelles et des logiques d’action en vue de saisir les opportunités là où elles se présentent. Denis Merklen cite ainsi l’exemple d’un groupe de femmes rencontré dans le bidonville Puerta de Hierro dans la périphérie de Buenos Aires, qui après avoir participé à un programme étatique de déléguées de pâté de maison (manzana en espagnol), se sont reconverties dans un autre ciblant les chefs de foyer sans emploi, tout cela en animant dans le même temps une coopérative revendiquant auprès de la municipalité un relogement décent, en assurant le catéchisme pour leur communauté ecclésiastique, en encadrant des cours d’alphabétisation pour une ONG à fonds européens, et en animant la permanence du parti péroniste dans le quartier. Or c’est précisément la concurrence entre tous ces acteurs institutionnels et politiques qui accorde selon Denis Merklen une certaine marge de manœuvre aux habitants, ceux-ci ne pouvant en effet rester « captifs » d’une de ces organisations.

C’est donc un « clientélisme » très particulier que certains habitants des quartiers pauvres mettent en œuvre, que l’auteur qualifie de logique de « chasseur », caractérisé par un certain opportunisme lui-même forcé par l’incertitude qui caractérisent les conditions de vie ; et qu’il serait trompeur d’opposer à la citoyenneté, car son enjeu, au-delà de la survie matérielle, est aussi la reconnaissance d’une identité positive pour le quartier, et finalement l’intégration de ses habitants à la société globale. Il n’y a pas de contradiction, comme le voudrait un certain sens commun, entre la recherche des gains matériels à court terme et celle d’une reconnaissance de droits sociaux garantis, les deux logiques allant au contraire de pair dans cet exemple. « L’action individuelle ou collective est tout aussi « stratégique » qu’ « idéologique » ou « expressive ». On peut en même temps participer à un réseau clientéliste et revendiquer ses droits ou protester contre la corruption » (p. 213). Il s’agit pour les habitants de ces quartiers non seulement de trouver les moyens d’assurer leur survie quotidienne, mais aussi au-delà de réduire l’incertitude qui caractérise leur condition. Il leur faut pour cela dépasser les formes de sociabilité locale en s’appuyant toutefois sur elles. afin de combler la « distance institutionnelle », c’est-à-dire l’insuffisante présence de l’État. Celle-ci se révèle non seulement nécessaire pour la stabilité et la régulation sociale qu’elle apporte que pour la construction d’un sentiment d’appartenance à la cité, et non d’exclusion. Sur ce point, Denis Merklen est formel : les différents quartiers pauvres contemporains ne peuvent être assimilés à la figure du « ghetto » en dépit de quelques apparentes similitudes. Car si ces quartiers se caractérisent bien le plus souvent par une certaine séparation d’avec le reste de la société où ils s’inscrivent, cette césure n’est jamais absolue. Sa réduction est même un des principaux mobiles de l’action collective des individus, qu’il s’agisse de revendiquer une plus forte présence des services publics ou de voir reconnaître une occupation initialement illégale de terrains.

Penser la solidarité organique

Les raisons d’une telle dynamique sont fondamentalement à rechercher chez des auteurs classiques comme Ferdinand Tönnies ou Emile Durkheim qui, il y a déjà plus d’un siècle décrivaient respectivement le passage de la Communauté (Gemeinschaft) à la Société (Gesellschaft) et la substitution d’une solidarité organique à la solidarité mécanique dans des perspectives assez proches. Ce que l’on peut résumer de manière quelque peu simplificatrice par un processus d’individuation des consciences accompagné simultanément d’un « allongement des chaînes d’interdépendance » pour reprendre l’expression de Norbert Elias. Reprenant l’affirmation de Robert Castel selon laquelle « nous ne sommes plus et nous ne reviendrons jamais à la Gemeinschaft  », Denis Merklen observe du reste que « prendre aujourd’hui comme lentille d’observation la coupure tradition/modernité occulte plus qu’elle ne laisse à voir ».

Ce retour aux sources, étayé par les observations de Denis Merklen, conduisent à prendre en compte le processus d’individuation au sein des classes populaires, avec ses spécificités mais aussi ses deux versants, c’est-à-dire le fait que pour se construire, l’individu a besoin de supports collectifs, fournis essentiellement par le travail et la protection sociale, et faute desquels il ne peut qu’incarner ce que Robert Castel appelle un « individu négatif ». Si certains observateurs distanciés dénient encore cette individualité aux plus pauvres, ce n’est pas le cas des politiques sociales qui leur sont destinées. Déployées au cours des trois dernières décennies à la fois à l’échelle internationale et locale, celles-ci ont ainsi « oublié » la nécessité de son inscription collective. Ce que traduit bien le glissement de la figure du « travailleur » vers celle du « pauvre » tant dans les discours que dans les actions mises en œuvre. Denis Merklen retrace bien la genèse et les principes de ces nouvelles formes de politiques publiques centrées sur la participation, le ciblage, la territorialisation et la logique de projet, allées de pair avec un retrait de l’État social. Injonction à la mobilité pour les populations concernées, celles-ci cultivent ce faisant la logique de « chasseur » déjà évoquée.

L’ouvrage de Denis Merklen porte ainsi une charge sévère contre les membres de la frange « supérieure » des « classes moyennes », auto-identifiées comme telles. Il s’agit d’abord des « nouvelles classes moyennes », peu réactives face au mouvement de désaffiliation et de creusement des inégalités particulièrement sensible en Argentine suite aux « réformes » menées par le président Carlos Menem, et dont Denis Merklen livre un édifiant bilan statistique. Sortant « gagnants » de ce mouvement de libéralisation économique, cette frange de la population formée de professions libérales, d’employés et de commerçants se sont identifiées aux nouveaux modèles de consommation désormais prônés, et soutenu ce faisant cette évolution que certains chercheurs ont qualifié de « modernisation exclusive ». La communauté sociologique est également pointée du doigt pour son normativisme ethnocentrique, qui l’empêche trop souvent de repérer les formes particulières d’individuation à l’œuvre dans les quartiers pauvres, et plus encore celles de la participation politique qui en découle, celles-ci ne correspondant pas à l’idéal de citoyenneté que portent ces classes moyennes. « À lire les analyses des dernières grandes élections, on a l’impression que la seule conclusion est que les classes populaires vivent dans l’erreur ou dans l’incompréhension des voies ouvertes par la modernisation ». Inutile de rappeler les commentaires qui ont suivi un certain référendum du 29 mai 2005, sans parler des condamnations plus ou moins implicites qui suivent l’annonce des taux d’abstention.

Rappelant utilement le précepte weberien selon lequel c’est le sens visé par l’agent qui confère une dimension sociale à son action, Denis Merklen esquisse ainsi bien dans son ouvrage les traits spécifiques de la « politicité » contemporaine des classes populaires. Au delà de l’intérêt épistémologique qui réside dans la remise en cause de certaines « fausses » oppositions trop souvent indiscutées, son propos rappelle, plus qu’il n’ouvre réellement, des perspectives fécondes dans l’analyse des mobilisations de classes populaires. Si sont ici détaillés les mouvements argentins comme celui des asuntamientos, occupations illégales de terrains qui visent cependant la reconnaissance comme un « vrai quartier », ou les piquetes, des barrages de route, ceux-ci ne sont pas sans évoquer d’autres mobilisations de précaires qu’on peut observer en France, tels que le mouvement du Droit au logement, dont les analyses ont déjà montré combien celles-ci s’inscrivaient dans une négociation avec le système politique. On pourrait aujourd’hui évoquer les séquestrations de cadres dirigeants par les salariés brutalement licenciés. Quoiqu’il en soit, recherche d’un intérêt matériel à court terme et lutte pour la reconnaissance d’un droit ne sont donc une fois de plus pas dissociables, « c’est la tension toujours mal définie entre ces deux logiques qui détermine les modalités de l’action collective. Il ne s’agit pas d’une chose ou d’une autre. Comme si les classes populaires disposaient du choix entre « morale » et « intérêt » ! ».

Le principal mérite du travail de Denis Merklen réside donc dans la liaison étroite qu’il restitue entre le délitement de la société salariale – et de l’État social qui la supportait – et l’inscription territoriale qu’ont pris les formes de mobilisation des classes populaires. Cette perspective mérite d’être étayée par de nombreuses études ethnographiques, afin d’explorer plus avant les transformations des formes d’individuation et de politicité des classes populaires, « largement tributaire[s] de la multiplicité des affiliations et de leur rapport avec l’État ». Celles-ci sont en effet loin de se réduire à la seule « logique du chasseur » comme l’observe justement Denis Merklen, et un travail aussi fin que la monographie de Richard Hoggart serait sans doute très utile en la matière. L’exemple, enfin, de la société argentine, où la « désaffiliation » massive s’est effectuée avec une brutalité inégalée, agit comme un miroir tendu aux autres. S’il a raison de pointer que le caractère violent d’une mobilisation ne peut suffire à la disqualifier, cela ne suffit pas pour autant à entrevoir les réponses qui pourraient leur être apportées à court terme. Et plus structurellement, la « grande transformation » des politiques sociales qui consisterait à les « réenchasser » dans un salariat stabilisé, ne semble pas à l’ordre du jour en dépit du contexte socio-économique actuel. Faute notamment d’une mobilisation suffisante en sa faveur. Et en la matière, les plus apathiques ne sont sans doute pas ceux que l’on croit.

Pour les classes populaires, le quartier est devenu le terrain des nouvelles solidarités et identités. De nouveaux conflits y prennent forme. Le quartier est aussi l'espace de l'action publique et de ses institutions, qu'elles soient étatiques ou non : école, police, associations, politiques sociales, partis politiques, groupes religieux s'y activent. Et du coup, ici aussi, se localisent les formes variées de l'action collective, de la protestation à la négociation, de la révolte à la participation créatrice aux politiques sociales, urbaines ou culturelles.

Le positionnement même des catégories populaires au sein de la société en est bouleversé. Changement de sociabilité, changement du sens de la politique, changement dans les processus d'individuation. Denis Merklen, sociologue, nous propose de comprendre ce complexe de phénomènes qui a transmué les «travailleurs " en " habitants " ou en «pauvres".

" Son analyse rigoureuse de ce qui se passe effectivement dans les situations sociales de changement extrême nous invite à élargir la conception que l'on se fait communément de la politique», nous dit Robert Castel dans sa préface. Car ce qui se joue entre les mots qui n'ont rien d'interchangeable - individu, citoyen, pauvre, habitant, travailleur - c'est en bonne partie l'avenir de nos démocraties.

 

 

 

 

 

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25 novembre 2019

Pouvons nous Vivre ensemble à Sélestat ?

La société démocratique a porté le modèle de la société des semblables. En même temps, elle a produit les conditions politiques et sociales de la montée de l’individualisme, de l’exaltation de l’individu autonome, délivré de ses appartenances, voire libéré de ses déterminismes. La société des égaux est ainsi devenue la société des différents. L’individu sans attache est devenu l’idéal d’une société politique incertaine. Cette figure de la subjectivité postmoderne, qui a longuement été produite par les institutions démocratiques, est en train de saper les bases sociologiques, juridiques et politiques qui l’ont permise. Le diagnostic est maintenant connu et nourrit ce qui reste de la littérature sociologique, quand la sociologie renonce au concept de société, et l’essayisme contemporain sur la question du politique et du vivre ensemble. On rappellera ici quatre traits majeurs de ce diagnostic.

D’abord, le fait qu’habiter le même territoire ne signifie plus partager le même monde ou vivre dans le même monde. Les individus vivent certes côte à côte, mais dans des mondes sociaux différents. L’éloignement, du reste, n’est plus un obstacle à la coopération dans la société de la communication immédiate et universelle. Ce type de proximité spatiale qui fondait le monde commun des individus n’existe plus. Avec sa disparition s’étiole la souveraineté fondée sur le territoire contenu dans des frontières. Dans l’économie financière, dans la recherche, dans la mode, dans la création culturelle, dans la haute technologie, on a plus affaire à ses partenaires des grandes métropoles mondiales qu’à ses concitoyens de la banlieue proche ou de la ville industrielle voisine en déclin. Le partage du même territoire ne fournit plus la certitude de vivre dans le même monde. L’appétence pour la proximité naît de ce décalage désormais installé au cœur du vivre ensemble.

 

En deuxième lieu, la classique sociologie des positions, des classes sociales, des inégalités comme problématique essentielle du vivre ensemble, mais aussi comme ressource de lisibilité pour chacun du monde social dans lequel il vit, est subvertie par une logique des trajectoires individuelles. L’appartenance au même groupe social ne garantit plus la proximité entre semblables, qui permettait également de se situer dans les grands clivages qui produisaient une sorte de stabilité du monde social. Stabilité qui, par surcroît, permettait d’agir dans le monde pour le transformer. La variété des histoires familiales, des itinéraires professionnels, des vies personnelles où l’exaltation de soi, la volonté d’être soi-même qui creuse les différences en même temps qu’elle les valorise produisent un monde social illisible, brouillé, incertain. L’espace des choix privés dans la consommation, dans les appartenances, dans les engagements (familiaux, politiques, militants...) s’ouvre de plus en plus, alors même que la capacité d’intervenir et d’agir sur les choix collectifs semble barrée par un impossible social et une incapacité politique. La liberté privée s’accompagne d’une impuissance publique consacrée par le divorce, factice, entre le citoyen et la politique. Le désir de proximité est ici un désir de retour du politique comme capacité d’agir au sein d’un collectif et sur des orientations collectives dont on sent bien qu’elles pèsent malgré tout sur les choix les plus intimes.

Troisième thème : la mobilité. La mobilité (familiale, géographique, professionnelle...) est devenue la condition de la réussite économique et de la réalisation de soi. C’est le nouveau modèle qui donne à la fois l’ubiquité et la puissance. Le détachement absolu de tout territoire d’appartenance est la condition de la totale appartenance à soi-même : être sans attache. La vitesse, le temps court, le changement sont les valeurs de ce nouveau modèle culturel. Réintroduire le rapport social dans cette vision de la société par projet, c’est recréer la nécessaire proximité entre ceux qui ne peuvent être mobiles qu’à la condition que d’autres soient immobilisés, fixés et entretiennent les conditions sociales qui permettent la mobilité des puissants.

Enfin, dernier thème, l’individu contemporain est un individu autonome et profondément narcissique. Il ne dépend que de lui-même. L’idée même de société (socius veut dire “être avec” ) se dissout dans cet apogée d’un modèle de subjectivité auto-fondée, indifférente à autrui. La société n’est rien d’autre qu’un ensemble d’histoires individuelles, de transactions contractuelles guidées par l’intérêt. Il n’y a plus de lien compréhensible entre la réussite des uns et l’échec des autres. La problématique des inégalités s’efface au profit d’une rhétorique de l’exclusion, où le malheur de ceux qui échouent n’est attribuable qu’à des forces abstraites et plus ou moins innommables, ou, pire encore, à un échec personnel. La question de la proximité rejoint ici l’interrogation sur ce qui fait lien, sur ce qui fait texte, sur ce qui donne un sens à l’action dans le monde, sur ce qui s’inscrit dans le temps long d’horizons politiques partagés, y compris dans la conflictualité. La litanie sur le comment vivre ensemble est aussi présente dans la littérature sociologique que dans le discours politique. Comment faire tenir ensemble des sujets que tout tend à éloigner ? Comment vivre dans un monde des subjectivités différenciées ? Un monde qui ignore que toute subjectivité s’inscrit dans une inter-subjectivité, que tout rapport à soi repose sur un rapport à autrui, est confronté à des questions redoutables qui retentissent profondément dans chaque sujet singulier. C’est ce que rappelle la citation de Gauchet donnée plus haut : il n’y a de sujet individuel que dans un rapport au collectif.

 

 

 

 

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24 novembre 2019

Il faut combattre cette société perverse

Donnons l'exemple des modifications opérées pas le management agressif. Son principe est de saper l’autonomie et l’initiative, d'augmenter le rendement, de mettre les employés en compétition. Je citerai à ce sujet Alain Nebout, directeur du Pôle Carrières de l’Association HEC, qui constate, concernant les salariés, qu'on est passé de la "relation" à la "ressource". En effet, le Directeur des Relations Humaines des années 70 est devenu Directeur des Ressources Humaines. Nebout écrit :

" La façon dont sont traités les hommes dans l’entreprise change... nous sommes passé d’une vision “humaniste”, où l’individu était considéré comme un être de relation, à une vision “matérialiste”, où il est devenu une ressource à optimiser... L’individu lui-même est considéré comme une sorte de matière première de la production, de bien fongible, remplaçable après usage... Nous serions dans une vision de gestion de l’homme à “flux tendu”, un homme devenu un simple objet".

On peut y voir la conséquence

"d’une mutation globale et planétaire qui encourage le quantitatif, le mesurable, le rapide, le matériel, l’immédiatement efficace, le simple, le visible, le consommable, le rentable qui apparaissent­ [...] dans tous les champs où l’humanité déploie ses activités..." (Sztulman H., Psychanalyse et humanisme, Éditions Thierry Marchaisse, 2016).

Jean-Claude Michéa nous rappelle que la civilisation où domine l’économie marchande impose à chacun un mode de vie particulier consistant à vendre quelque chose, en général lui-même (son temps, son travail). L’individu libéral occidental s’est libéré des liens traditionnels qui structurent les sociétés depuis que l’homme existe. Pour le néolibéralisme triomphant, la vie sociale s’organiserait en dehors de tout jugement de valeur, selon les lois du marché libre qui règlent l’économie des biens et du droit abstrait qui régit les rapports entre les personnes. Cette nouvelle organisation serait rationnelle selon une technicité proche des sciences exactes.

Cette idéologie imagine que la société pourrait se constituer sur la base de l’intérêt individuel. Elle a promu l’homo œconomicus, figure mythique idéale d'un individu qui, non seulement n’agirait que par pur égoïsme, mais connaîtrait parfaitement la situation économique et y réagirait rationnellement dans son propre intérêt. La société idéale serait formée d'homo œconomicus interagissants. Cette proposition oublie de préciser que seuls les gestionnaires de fortune peuvent ressembler à ce personnage, le reste de la population, formant la masse des salariés vivant de leur travail, subit cet idéal absurde.

Pour Dany-Robert Dufour, le néolibéralisme est une pensée totalitaire qui ne concerne pas seulement l’économie, mais l’ensemble des conduites sociales humaines. Cette doctrine prétend libérer l’égoïsme et l’avidité qui, de l’Antiquité à la philosophie des Lumières, avaient toujours été vus comme des dangers pour la société et avaient été contenus par la morale. L’idéologie néolibérale pousse a toujours plus de compétition, de performance, pour plus d’argent, afin de participer à l’idéal de la grande addiction consumériste. Elle prône la naturalisation généralisée, dissout les repères et interdits culturels, réduit des individus à leur fonctionnement pulsionnel.

La déstabilisation idéologique

Dans un autre contexte, mais cela s'applique parfaitement, Georges Canguilhem parle d'une

" mécanisation du vivant qui déprécie l'homme au point de ne voir en lui que le matériau à utiliser et à informer par une technique appropriée, en vue d'un meilleur rendement économique et d'une simplification politique" (Canguilhem G., "Philosophie et biologie").

Le très profond mouvement idéologique de mécanisation du vivant aboutissant à l'idée d'un possible "homme machine" est à l'œuvre en arrière-plan.

L’idéologie de l'efficacité et de la rentabilité sape les bases culturelles traditionnelles, la civilité, le principe de réciprocité, bref l'humanité. Elle les remplace par l’utilitarisme, la cupidité, la réussite. Elle valorise l’innovation permanente, le changement incessant. De manière frontale, elle défend la suprématie de l’économie et des marchés sur les valeurs humaines.

Cette idéologie, déclinée sous diverses formes, est dominante dans tous les États parce qu'elle renforce leur puissance économique. Elle est l’exact opposé d'une éthique de l’humain. Elle impose la vitesse, la rentabilité, la compétition. Compétitivité, rentabilité sont les maîtres-mots du discours actuel. Courir, s’agiter, faire à la hâte, réagir sans distance, répondre aux sollicitations incessantes, être inculte, sans racine et sans histoire, être un agent efficace de la machine productive, consommer aveuglément, ce n’est pas être humain.

Mais aussi, on peut incriminer un progressisme naïf qui estime que toute libéralisation dans les mœurs est positive et que le désir individuel, aussi étrange soit-il, prime sur l'intérêt commun. C'est toute l'ambiguïté du mariage pour tous qui se présente comme une mesure généreuse sans envisager les conséquences déstabilisantes pour l'équilibre personnel des enfants et pour l'organisation de la société.

Ces attitudes idéologiques empêchent de penser prudemment, intelligemment, elles provoquent une perte de sens et un délitement identitaire. Du coup, un vide et un malaise s'instituent. Ce vide engendre un désenchantement, une indifférence, une autodérision destructrices de l'humain. Il provoque aussi, en réaction, un retour vers les communautarismes religieux, les idéologies réactionnaires et autoritaires, le repli nationaliste.

 

Persister dans l'humanisme

Certes, nous sommes très loin de la barbarie qui sévit dans le reste du monde, mais l'humanisme régresse insidieusement en Occident y compris en Europe. Comment lutter contre cette régression rampante ?

De nos jours, il ne s’agit plus de faire de l’homme la valeur suprême et la mesure de toute chose ; ni de promouvoir une métaphysique supposant une transcendance de l’homme. L’humanité est une réalisation possible de l’homme à partir de sa capacité à penser, à ordonner la société et à partager avec ses semblables. Dans cette mesure, l'humanisme est à la fois un enjeu de société, une démarche au quotidien et une lutte contre ce qui le désagrège. C'est le résultat d'un gain en civilisation à regagner et défendre à titre personnel et collectif.

Avec la philosophie des Lumières, l'humanisme et les droits de l'homme, nous avons un fond culturel solide et ancien sur lequel s'appuyer pour défendre le respect de l'humanité dans notre société. Mais, actuellement, il ne suffit plus de s'y reporter, il faut aussi le défendre contre les attaques : d'abord celle de l'ignorance, car la transmission de ce fond culturel est insuffisante, ensuite contre les critiques dissolvantes de la postmodernité et enfin contre le retour des archaïsmes communautaires et religieux.

Le renoncement partiel à l'humanisme dans nos sociétés occidentales vient de la pression de l'idéologie productiviste néolibérale et de la concurence politique mondiale. L’humain régresse sous l'effet de la pression économique, de la rivalité exacerbée entre les États et de l'emprise techno-administrative croissante. Devant cette situation, il faut tenter de maintenir au quotidien une attitude digne et empathique, tout en s'opposant à la perte de repères qui affecte nos sociétés contemporaines. L'humanisme est un bien culturel précieux à défendre âprement contre les mouvements idéologiques et les évolutions sociales qui le menacent.

 

 

 

 

 

 

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23 novembre 2019

L'humain : l'enjeu d'un modèle oublié

Que la philosophie puisse prendre pour objet d’étude l’humain, voilà qui signifie qu’elle ne saurait se constituer comme savoir par la seule exigence de la radicalité de son questionnement. Sa finalité lui est aussi essentielle. Or cette finalité n’est pas seulement celle qui demande : « pourquoi connaître ? ». C’est également celle de savoir « pour qui » cette connaissance, sinon acquise du moins recherchée, peut l’être. Or pour qui peut-elle l’être, sinon pour l’homme lui-même ?

Ainsi, à l’interrogation face au monde, la philosophie nous renvoie à celle de celui pour qui la question même du monde, en tant que telle, peut se poser. La philosophie nous renvoie à l’homme, et d’abord à celui qui interroge.

Qui suis-je ?

Or, il est surprenant qu’à cette question essentielle, les philosophes semblent souvent vouloir répondre hors de toute considération proprement épistémologique. Ainsi, dans une lettre à Karl Friedrich Stäudlin, du 4 mai 1793, Kant peut-il affirmer que son questionnement philosophique, lequel nous est par ailleurs si précieux, « avait pour fin de résoudre les trois questions suivantes :

1/ Que puis-je savoir ? (métaphysique).

2/ Que dois-je faire? (morale). 3/ Que puis-je espérer? (religion) », avant d’ajouter : Questions auxquelles succède cette quatrième : qu’est-ce que l’homme ?.  Or, cette dernière question, anthropologique, est moins l’annonce d’une question supplémentaire qu’en fait la vérité des trois premières. C’est en elle qu’elles toutes se résument et trouvent leur enracinement aussi bien que leur destination. Mais à l’inverse, la question « qu’est-ce que l’homme ? » ne s’ouvre et ne se déploie que dans les trois précédentes, en sorte que la question anthropologique fondamentale n’est pas ici placée dans une perspective qui pourrait ailleurs être biologique ni même ne repose explicitement sur un tel soubassement. Et pourtant, comme l’on sait, toute la seconde partie de la Critique de la faculté de juger traite de la question du vivant selon l’ordre des lois physiques de la nature.

Certes la question de savoir ce qu’est l’homme ne saurait, du moins on l’espère, se réduire à la question de savoir quel genre d’animal il est ! Toutefois, peut-on véritablement, pour penser l’humain, faire l’économie de la question du vivant ? N’est-on pas ultimement toujours rattrapé par cette essentielle confrontation au vivant, par cette tâche d’avoir à penser le vivant jusqu’en sa constitution propre ?

S’il convient ici, et pour poser cette question en sa radicalité même, de distinguer anthropologie et philosophie, c’est que pour plus de radicalité encore, la philosophie a pu vouloir mettre totalement entre parenthèses la question anthropologique. Ainsi, pour Heidegger, dont l’influence aura si profondément marqué la pensée philosophique du XXème siècle, la question première n’est nullement la question anthropologique. C’est, et ne peut être, que la question ontologique, la question de l’Etre en tant que tel, la question première et originaire du logos grec, fondatrice de la tradition philosophique. C’est pourquoi il convient, selon lui, et afin de pouvoir véritablement poser et ainsi penser cette question, de rompre avec tout questionnement anthropologique. La question de l’homme n’est pas au programme — et c’est là une condition nécessaire pour pouvoir, hors de tout préjugé métaphysique, penser l’être même de ce qui est. Toutefois, si question il y a, il faut bien là encore qu’elle soit posée par et pour …“quelqu’un” : celui-là même qui la pose. Heidegger va le nommer Dasein, soit le de l’Etre, celui pour qui et par qui se pose la question ontologique fondamentale. « “Da-sein”, écrit-il dans une lettre à Jean Beaufret, est un mot clé de ma pensée, aussi donne-t-il lieu à de graves erreurs d’interprétation.  Les premières traductions de Dasein en français avaient donné lieu au concept trouble de « réalité humaine », ramenant ainsi la nouveauté de l’analyse heideggerienne à la tradition commune et connue de la métaphysique du vivant et de l’animalité. Or tout autre est le projet de cette pensée qui entend radicalement dissocier la question de l’existant de celle du vivant.

Mais comment penser l’existant sans l’humain et l’humain sans le vivant ? Peut-on ainsi accéder à une véritable compréhension de l’être-homme ? Est-il possible de faire l’économie de la question du rapport au vivant ou n’est-on pas toujours, fût-ce négativement, fût-ce contre son gré, rattrapé par cette question ? Et n’est-ce pas là un des problèmes majeurs auxquels se sera, malgré lui, confronté Heidegger, et contre lequel il aura, lui aussi, ultimement buté ?

Si la philosophie se doit donc, positivement, ouvertement, de poser la question du vivant en l’homme, c’est qu’elle y est, de facto, confrontée. Qu’il le veuille ou non, l’homme est un vivant, c’est-à-dire qu’il est non seulement pris dans la génération anthropologique des vivants, mais également dans la confrontation biologique aux autres vivants. Cette question est d’ailleurs délicate, opposant vite ceux pour qui l’homme n’est jamais qu’un animal d’un genre singulier, à ceux pour lesquels l’homme ne peut ni ne saurait jamais être pensé en termes animalistes. Et s’il y a bien à cela quelque fondement, c’est qu’un privilège premier apparaît : l’homme est, de tous les vivants, celui pour qui et par qui la question même du vivant peut être posée. En cela au moins, retenons la leçon de Heidegger.

 

Ces remarques ne nous laissent pas seulement dans l’expectative, et face à une insoluble aporie. Elles ne nous font pas seulement remarquer que, pour penser l’humain, l’articulation du vivant et de l’existant est une des questions les plus complexes qui puissent se donner à penser. À bien y réfléchir, elles nous indiquent autre chose encore : à savoir que la position même de la question est sinon toujours, du moins presque toujours, lourde d’un préjugé qui biaise quasi idéologiquement la question. L’articulation du vivant et de l’existant est d’abord comprise comme celle de l’opposition des « animalistes » et des « humanistes », en sorte que c’est précisément parce que la question du rapport au vivant devient, pour l’homme, celle de savoir s’il est ou n’est pas réductible, en son essence même, en sa provenance comme en sa destination, à l’héritage de quelques grands singes, que cette question est fondamentalement si mal acceptée et posée. Et l’on comprend alors la réticence d’une certaine tradition philosophique, car si la rupture de la question de l’homme d’avec celle du vivant n’est certes pas satisfaisante, l’interprétation de l’homme en termes animalistes ne l’est — c’est le moins que l’on puisse dire ! — pas davantage.

Penser l’homme dans l’ordre du vivant suppose de lui attribuer certaines caractéristiques précises. Ainsi, l’homme n’est-il pas alors seulement un vivant, mais, vivant, il s’avère être biologiquement proche de certains animaux, et parmi eux des mammifères.

La science qui traite du vivant se nomme, depuis Lamarck, biologie. Lamarck, écrit un exégète, « fut non seulement l’inventeur du mot biologie, mais aussi le premier à comprendre la biologie comme une science autonome, une science étudiant les caractères communs aux végétaux et aux animaux, caractères communs par lesquels ils se distinguent des corps inanimés. Une science qui étudie les êtres vivants en tant qu’ils sont vivants, et par là différents des objets inanimés. Savamment formé sur le grec bios — la vie — et logos — la parole, le discours, la raison —, le terme de biologie se veut donc d’abord descriptif de son champ d’investigation. Or celui-ci n’est nullement réductible à l’étude des vivants-animaux. Il intègre, comme il est ici justement rappelé, « les caractères communs aux végétaux et aux animaux ». Si ce rappel est nécessaire, c’est qu’il s’oppose à la constante réduction du vivant à l’animalité dès lors que la biologie prend l’homme comme objet d’étude. Il nous semble tellement évident que, dès lors qu’il est considéré sous l’angle du vivant, c’est en termes d’animalité que l’homme est, et doit être, nécessairement pensé, que ce véritable préjugé n’est jamais interrogé. Il vaut pourtant qu’on s’y arrête et intéresse.

Dans un livre récent, intitulé L’homme végétal, le biologiste Gérard Amzallag dit sa volonté de rompre, au moins à titre de question, avec un tel préjugé animaliste. La thèse, en son cœur, est relativement simple, quoique fort nouvelle. Parmi les vivants, remarque ce docteur en physiologie végétale, les végétaux se singularisent par leur extraordinaire souplesse adaptative. Tout est susceptible de faire disparaître une plante, et pourtant rien, ou presque, n’est aussi résistant que la plante. Elle croît encore sur les bords pollués de nos autoroutes, elle perce le bitume de nos chemins, se fraye une voie dans les jointures des murs de nos jardins. Bref, sa plasticité est surprenante. Disposant d’une grande capacité à réguler leur propre croissance, les végétaux élaborent de fait une “solution harmonieuse” à partir d’une perturbation chaotique initiale. Et une telle “solution harmonieuse” peut se penser hors de tout “néo-finalisme” puisqu’elle n’est rien d’autre qu’une solution biologiquement viable. Mais dès lors, ce livre stimulant nous invite, pour éviter toute stérile querelle entre « animalistes » et « humanistes », à changer de repère jusqu’à adopter une approche qu’on pourrait nommer « végétaliste » du vivant-humain. Le pari est donc clair et se laisse penser à partir d’une question centrale, ainsi reformulée : l’homme, vivant parmi les vivants et singulier entre eux, ne se caractérise-t-il pas par son extraordinaire plasticité adaptative — plasticité précisément caractéristique des végétaux ? N’y a-t-il pas là les schèmes épistémologiques d’une approche phénoménologique radicalement neuve de l’humain ?

Que l’on ne s’y trompe pas. Une telle suggestion, rendue possible par l’intuition très savamment nourrie de Gérard Amzallag, ne prend pas seulement à rebours l’ensemble de nos préjugés animalistes les plus traditionnels ; elle ne rappelle pas seulement au philosophe l’exigence de la radicalité du questionnement, elle déstabilise d’abord et peut-être essentiellement toute l’approche biologique, aujourd’hui traditionnellement acceptée, de la question du vivant. En effet, les lois du vivant ont été établies dans un contexte animaliste vite donné par la pensée darwinienne. Or ce modèle, aujourd’hui néo-darwinien, impose une véritable dictature non seulement dans les laboratoires de recherche, mais encore dans la recherche théorique et spéculative, n’hésitant pas, aujourd’hui encore, à brandir l’archaïque alternative du darwinisme ou du créationnisme ! Comme si les choses étaient si simples, et simplement acceptables ! C’est d’ailleurs parce que ce modèle évolutionniste néo-darwinien bloque aujourd’hui toute recherche vraiment novatrice que ce livre de Gérard Amzallag ne se prive pas de l’attaquer. Imposant en effet l’unique modèle animalier, il condamne à ne penser biologiquement l’homme que comme un animal supérieur, un animal triomphant au faîte de la pyramide des vivants, ou encore au sein d’une cruelle « lutte pour la survie », dont le modèle plaît toujours à bon nombres de socio-biologistes et d’économistes sauvages.

S’il faut dès lors rompre avec le modèle darwinien, c’est d’abord à cause de son incapacité à rendre compte de la diversité comme du fait biologique en général, et du vivant-humain en particulier. Mais de plus, s’il convient de reprendre, à nouveaux frais, et à partir d’un modèle tout autre — celui que nous offre les végétaux —, la question du rapport liant le vivant et l’existant, c’est parce que le discours sur le vivant en l’homme s’est précisément presque toujours réduit à la question de sa part d’animalité. Or quel est le prix, au sein des thèses continuistes (l’homme est un animal), comme au sein des thèses discontinuistes (l’homme n’est pas un animal) de cette occultation du modèle végétal ? En quoi la mise entre parenthèses, mieux l’oubli total, d’une telle thèse altère-t-elle la pensée biologique du vivant, ou plus encore permet-elle de construire, non sans artifice, une pensée non biologique de l’existant ? En quoi, à l’inverse, l’introduction du modèle que nous nommerons alors, à partir des propos de Gérard Amzallag, “végétaliste” permet-elle de reposer, d’une façon neuve et sollicitante, la question du vivant au sein de l’existant, et donc de l’humain ?

La tradition ou le privilège du modèle animal

Que la tradition spéculative ait presque toujours pensé l’articulation du vivant et de l’humain en termes animaliers, est une position qui se manque d’emblée dans la philosophie grecque. Ainsi l’homme y est-il défini comme zôon logon ekhon, ce que les latins auront traduit par l’homme, animal rationale.

Deux points sont ici remarquables. Le premier est que cette définition de l’homme comme “celui qui a le logos en partage” définit d’emblée l’animal, à l’inverse bien que sur le fond d’une essentielle continuité, comme zôon alogon, comme “celui qui n’a pas le logos”. Elle le définit donc privativement par rapport à une position nécessairement anthropocentriste — nécessairement, car c’est bien à partir de notre expérience humaine que peut être pensée et nommée la constitution de ce tout autre qu’est, pour nous, l’animal. Reste alors — ce qui n’est pas une mince tâche ! — à préciser et à déterminer le sens de ce logos qui fait signe vers la question d’une différence spécifique. Celui-ci est-il à interpréter en termes de “raison”, de “parole”, de “politique”, voire finalement en termes économiques, c’est-à-dire domestiques, comme dans la très intéressante interprétation que propose Jean-Louis Labarrière du célèbre passage de la Politique (I, 2, 1253 a 1-18) dans lequel Aristote définit l’homme comme un « animal politique [zôon politikon] par nature » ?

Le second point remarquable dans cette définition grecque de l’homme comme zôon logon ekhon nous est donné à voir à partir de sa traduction latine en termes d’animal rationale. Là où les Grecs parlaient littéralement du vivant (zôon), les latins traduisent par le terme, pour nous lourd de conséquences, d’animal. Y aurait-il là un glissement de sens et, dans la traduction, une première trahison ? À vrai dire, si la traduction de zôon par animal plutôt que par vivant réduit le champ interprétatif, elle ne méconnaît pas pour autant le sens profond du problème, en sorte que si la lettre n’est pas véritablement respectée, l’esprit, lui, n’est pas trahi. En effet, à l’intérieur du vivant (zôon), les Grecs distinguaient les animaux (zôa) — dont les hommes font partie — des êtres qui, tels les plantes, possèdent simplement la vie (zônta). Or, comme l’écrit Aristote dans son traité De l’âme, « il y a plusieurs manières d’entendre la vie, et il suffit qu’une seule d’entre elles se trouve réalisée dans un sujet pour qu’on le dise vivant : que ce soit l’intellect, la sensation, le mouvement et le repos selon le lieu ou encore le mouvement qu’implique la nutrition, enfin le dépérissement et la croissance ». Ainsi les plantes sont-elles vivantes parce qu’elles possèdent le pouvoir de croissance, alors même qu’elles sont dépourvues de ce qui rassemble animaux et humains : à savoir, la sensation (aisthêsis). Les plantes, écrit Aristote, « n’ont pas de sensibilité, et c’est par cette faculté que nous distinguons ce qui est animal de ce qui ne l’est pas. 

Dès lors, la traduction du zôon logon ekhon en termes d’animal rationnel plutôt que de vivant rationnel s’impose comme une quasi évidence. Parmi les vivants, l’homme est un animal et non un végétal, et il n’est guère qu’une géniale intuition de Platon, malheureusement trop vite recouverte, pour oser dire le contraire. C’est en effet dans le Timée que Platon, localisant l’âme « au sommet de notre corps » signale qu’ainsi elle « nous élève de la terre vers notre parenté céleste, car nous sommes une plante du ciel, non de la terre, nous pouvons l’affirmer en toute vérité. » Et le philosophe alors de poursuivre cette considération à la beauté toute hölderlinienne, remarquant la puissance de ce schème de la verticalité que l’homme ne partage précisément qu’avec la plante. « Car Dieu a suspendu notre tête et notre racine à l’endroit où l’âme fut primitivement engendrée et a ainsi dressé tout notre corps vers le ciel.

Majestueuse intuition, cette considération platonicienne restera toutefois en son œuvre même sans écho, et c’est vite sur le seul terrain de l’animalité que la différence spécifique de l’homme sera recherchée. D’autant plus évidente sera ainsi cette traduction de zôon, en terme d’animal plutôt que de vivant, lorsque cette différence spécifique sera cherchée sur le terrain de l’organisation communautaire. Ainsi, sans même parler du « bipède sans plume » de Platon — dont se moquera cruellement Diogène le Cynique, présentant un coq déplumé et proclamant : « Voilà l’homme selon Platon, les traductions de anthropos êmeron zôon, pour Platon (Sophiste 222 b 7), ou du zôon politikon d’Aristote (Politique I, 2, 1253 a 2) ne laissent guère place à une quelconque ambiguïté. Traduire la première de ces expressions par « l’homme est un vivant apprivoisé » ou la seconde par « l’homme est un vivant politique », ne ferait que repousser facticement le mode de détermination de ce vivant en terme d’animalité. Le grec écrit ici vivant, mais en vérité pense animal, et c’est pourquoi ce n’est pas sans raison qu’une telle traduction s’est imposée.

La leçon est ici intéressante, car ce à quoi l’on assiste dès la mise en place de la conceptualité grecque, fondatrice du discours philosophique, c’est au rejet apparent du modèle végétal au profit du modèle animal dès lors qu’il s’agit de penser le vivant en l’homme. Or ce rejet trouve sa plus haute justification à partir des déterminations politiques. C’est en effet pour penser l’agir politique que d’emblée, et sans même que ceci soit véritablement porté à la parole, est exclu le modèle végétal au profit d’un presque exclusif modèle (et en vérité contre-modèle) animal, comme si celui-ci permettait mieux de dire le sens et la singularité de la praxis humaine. Hors norme, les végétaux ne peuvent pas même servir de contre-modèle, n’étant eux-mêmes, dans les langues modernes, et comme le rappelle G. Amzallag, que fréquemment décrits en fonction de leur manque d’animalité. Ne disons-nous pas des végétaux qu’ils restent “plantés-là”, fixés toute leur vie, et d’un homme inactif qu’il “végète” ? L’inactivité et la stagnation, voilà l’anti-praxis, l’absence de décision et donc de liberté politique ! Et Sartre de surenchérir, maintenant ainsi la longévité de ce topos ! « L’homme, écrit-il, est d’abord un projet qui se vit subjectivement, au lieu d’être une mousse, une pourriture ou un chou-fleur.

L’homme n’est donc pas un « chou-fleur ». Soit. Cela est raisonnable. Mais alors, serait-il un roseau… un « roseau pensant » ?

Le roseau de Pascal

À bien y réfléchir, cette célèbre pensée de Pascal (« L’homme n’est qu’un roseau, le plus faible de la nature ; mais c’est un roseau pensant) est admirable. Elle est certes admirable parce qu’elle dit le dérisoire et pourtant sublime privilège de l’homme : la pensée. « Il ne faut pas que l’univers entier, poursuit immédiatement Pascal, s’arme pour l’écraser : une vapeur, une goutte d’eau, suffit pour le tuer. Mais, quand l’univers l’écraserait, l’homme serait encore plus noble que ce qui le tue, parce qu’il sait qu’il meurt, et l’avantage que l’univers a sur lui ; l’univers n’en sait rien. Toute notre dignité consiste donc en la pensée. » À la suite de l’explicite propos de Pascal, et ainsi avec raison, les exégètes ont essentiellement commenté cette méditation en insistant sur l’axe central du privilège de la raison. « Pensée fait la grandeur de l’homme.  Ainsi, Léon Brunschvicg classe-t-il, à juste titre, cette pensée avec toutes celles réfléchissant la nature spirituelle de l’homme. Toutefois, et sans que cela soit contradictoire avec ce qui précède, il est une autre raison pour laquelle il nous semble possible d’admirer profondément ce propos pascalien. « L’homme n’est qu’un roseau, le plus faible de la nature ; mais c’est un roseau pensant. » Ici, dans le premier membre de la phrase, une comparaison laisse encore les termes comparés dans un rapport d’altérité, et donc d’opposition ; là, dans le second membre de la phrase, une métaphore les fond l’un en l’autre. Jusqu’où est-il possible de réfléchir l’intérêt et l’enjeu d’une telle métaphore, laquelle constituerait dans la littérature philosophique majeure, s’il n’y avait le préalable platonicien, un véritable hapax ?

Certes, l’on pourra toujours objecter que cette métaphore n’est qu’une métaphore, que le sens véritable de la réflexion pascalienne est d’insister sur le tragique et le sublime de lapensée humaine — alors véritable différence spécifique dans le domaine naturel —, que dès lors il ne convient pas de surcharger cette expression d’un sens que Pascal n’y a assurément pas mis. L’on dira, plus encore, citation à l’appui, que de toute façon l’homme est, n’est, pour Pascal, qu’un animal rationnel : « La nature de l’homme est toute nature, omne animal. Ou encore, insistera-t-on sur le cliché que constitue, à l’époque baroque, la métaphore végétale, en renvoyant aux Fables de Jean de La Fontaine, dont le premier livre parut en 1668, à peine plus de dix ans après le début de la rédaction des Pensées. Le Chêne et le Roseau, vingt-deuxième et dernière fable du premier livre, fable inspirée plus encore et contre toute radicale innovation de Le Roseau et l’Olivier d’Ésope, viendrait ici conforter la thèse de tous ceux pour lesquels « ce roseau pensant » pascalien est pensant avant que d’être roseau. Tout ceci est probable — et juste assurément. Mais toutefois, que pouvons-nous faire, sinon lire, aujourd’hui encore, avec Pascal — mais aussi avec La Fontaine —que celui qui est dit pensant, est ici nommé roseau ?

Si cette métaphore est si surprenante, et que dans la surprise du dit le mot alors « livre son ciel, la parole devenant enfin parlante, c’est qu’en présentant l’homme comme un « roseau pensant », Pascal, subitement, sort du terrain de la pensée humaniste classique. L’homme, ici, non seulement n’est pas pensé sur le terrain de la différence spécifique d’avec l’animal, mais plus encore il devient impossible de substituer au substrat manquant de l’animalité celui, supplétif, de l’essence végétale. En effet si, spontanément, le préjugé humain est plutôt continuiste à l’égard de l’animalité, et voit dans l’animal la figuration d’une protohistoire humaine, la différence que nous établissons avec le végétal est si conséquente qu’elle semble devoir couper court à toute tentation de rapprochement avec les végétaux. Dès lors, ne pouvant littéralement prendre au sérieux — dans un réalisme naïf pourtant accepté dès que nous parlons d’animalité ! — la puissance représentative du roseau, la pensée de Pascal ne s’entend plus comme celle d’une différence spécifique, faute pour cela d’un terrain ou substrat commun. Je ne suis pas un roseau — et pourtant quelque chose du roseau parle en moi dès lors que je le dis pensant. Ce n’est ainsi pas de la seule détermination de la pensée que vient la puissance de cette parole, mais également, si surprenant cela soit-il, du roseau lui-même. Libéré du terrain commun de la représentation, et donc de l’identification, la métaphore du roseau peut alors être comprise en sa vérité profonde, que la fable de Jean de La Fontaine vient heureusement rappeler. Le roseau n’est pas le chêne : lui plie, mais ne rompt pas, ou du moins plus difficilement encore que le plus robuste des arbres. Ainsi, pour Pascal comme pour La Fontaine, le plus faible est aussi le plus fort, et cette éloge de la fragilité est aussi un éloge de la plasticité même, de la souplesse constitutive, de la faculté adaptative, partout là où elle se trouve : dans le roseau ou chez l’homme. Car en vérité, cette fragilité, véritable envers de la puissance et de la souplesse adaptative de sa pensée, est ce qui vaut à l’homme de triompher de l’univers lors même qu’une « vapeur, une goutte d’eau, suffit pour le tuer. » Triomphe dérisoire et sublime, il s’agit là de la « grandeur de l’homme », c’est-à-dire de ce qui, selon Pascal, lui est, loin de toute représentation, le plus propre : son essence même. Penser l’homme, entièrement, c’est penser cette fragilité qui lui est puissance ; et c’est cet avers et ce revers que Pascal nomme, d’un seul mot, roseau.

Que s’agit-il ici de mettre en évidence ? Simplement cela : que le modèle végétal, une fois pris au sérieux et hors de toute naïveté représentative, permet à la fois d’inscrire l’homme dans la sphère sienne du vivant et de sortir de l’emprise exclusive du modèle animalier tout en pensant essentiellement ce qui lui est le plus propre. Cette fragilité — ou l’immaturité constitutionnelle de l’homme que décrit Gérard Amzallag n’est pas en effet, conformément à ce qu’a vu Pascal, ce qui s’adjoint, comme une détermination supplémentaire, à la puissance spéculative de sa pensée : c’est sa condition propre de possibilité.

Or ce modèle pascalien du « roseau pensant », comme celui de l’opposition du « chêne et du roseau », livrent toute leur puissance herméneutique dès lors qu’on les libère de la projection anthropomorphique. Le chêne et le roseau sont ici exemplaires du couple interprétatif dont se sert G. Amzallag pour penser le vivant : soit le résistif et l’adaptatif. C’est parce que l’homme est cet être anormalement immature par rapport aux animaux qui l’entourent, qu’il a su, mieux qu’eux, ou que la plupart d’entre eux, développer une souplesse adaptative, en maintenant le plus longtemps possible ouvertes des structures chaotico-morphogènes créatrices. La composante créative de l’intelligence n’est pas celle qui propose une réponse résistive au milieu — car dès lors, tel le chêne de La Fontaine, elle risque toujours de céder face à la pression ambiante. C’est celle qui, par des solutions inédites, trouve une réponse adaptée, souple, créatrice, en générant de nouvelles structures de développement. Il faut certes pour cela, tel le roseau, plier, c’est-à-dire possiblement pâtir et s’altérer. Mais c’est de cette fragilité extraordinaire, probablement rédhibitoire et possiblement fatale, que s’acquiert une force tout autre.

On le voit, ce « roseau pensant » de Pascal est une métaphore singulière qui va aux limites de la métaphore jusqu’à possiblement pouvoir n’en être plus une. Plus encore, à l’entendre dans son extrême singularité, le développement de ce modèle végétal — et non plus, pour une fois, animal — est presque sans égal. Cas presque unique dans l’histoire de la pensée, il aura payé cher sa singularité. Cette métaphore ne fut en effet dite que pour n’être pas entendue, ne fut écrite que pour n’être pas lue. Allant à l’essentiel, croit-on, nous ne retenons du « roseau pensant » que cette humaine raison, certes fragile, certes admirable, mais nullement le modèle végétal.

Cette occultation quasi immédiate et spontanée du modèle végétal assure le triomphe, dans l’histoire des idées, du modèle animalier. Mais dès lors, il le destine également à des difficultés croissantes de réception, sinon même à d’ostentatoires refus, en ce que les questions qu’il laisse ouvertes apparaissent vite comme, plus que contradictoires, aporétiques. Celles-ci peuvent être regroupées au nombre de trois.

1/ Si l’on pense l’homme à partir de l’animalité, alors comment définir celle-ci pour qu’elle puisse donner lieu à un “terrain commun” à partir duquel il soit possible à l’homme de se reconnaître ?

2/ (Question symétrique et complémentaire) Quel sera le ou les termes de la différence spécifique ultimement retenue par l’homme pour énoncer sa singularité au milieu du règne animal ? Et comment la légitimera-t-on ?

3/ Quel niveau d’articulation, enfin, proposera-t-on pour réfléchir, en l’homme, le rapport entre l’animalité et l’humanité ?

À ces questions, en elles-mêmes redoutables, s’adjoint une nouvelle et ultime difficulté, bien mise en évidence par l’ouvrage de G. Amzallag. Depuis l’accaparement de l’approche continuiste par le darwinisme, puis aujourd’hui par le néo-darwinisme, un dictât idéologique maintient l’homme dans une position de surplomb. À dire vrai, ce darwinisme que l’on présente trop souvent, depuis Freud, comme une “saine blessure narcissique” faite à l’homme — car contredisant l’orgueilleuse pensée créationniste et biblique selon laquelle il se place hors du milieu animal—, n’en est pas une. Car selon Darwin, l’homme n’est pas seulement un vivant comme un autre. C’est certes un animal, mais c’est aussi le plus fort, car le plus résistant, celui pour lequel la lutte pour la survie aura donné le résultat le plus profitable et donc le plus enviable. L’homme est, selon Darwin, l’animal qui ne trouve et ne peut énoncer sa singularité que dans la quête du superlatif. En ce sens, loin de constituer une “blessure narcissique”, cette interprétation de l’homme dans le règne animal augmente à l’inverse le narcissisme qui est le sien, car elle lui confère précisément ce que les thèses discontinuistes lui refusaient : l’assurance d’un règne sans partage, l’autorité d’une manipulation sans réserve du vivant-animal alors réduit à une chose parmi d’autres, bref la bonne conscience de la domination triomphante — là où précisément avant il ne s’agissait entre hommes et animaux que de la mise en évidence factuelle d’une mutuelle et pourtant toute différente présence, si on peut la nommer telle, non hiérarchisable, faute précisément d’un terrain commun sur lequel prendrait appui une telle hiérarchie. Traversée par ce surcroît d’idéologie, les thèses continuistes, dans leur version moderne néo-darwinienne, se heurtent ainsi à ces questionnements aporétiques. C’est pourquoi, à l’inverse, la mise en évidence de thèses discontinuistes nouvelles est alors susceptible de relancer le questionnement.

L’existence humaine et le vivant animal

La volonté de rompre avec le modèle animalier pour expliquer le comportement humain ne signifie pas pour autant la volonté d’enraciner, d’une tout autre façon, l’homme au sein du vivant — ni a fortiori de promouvoir le modèle oublié des végétaux. Bien au contraire, cette volonté de rupture avec l’animalité s’est le plus souvent payée d’une incapacité à rendre compte du vivant en l’homme. Tel est le cas dans la pensée, pourtant sur ce point là encore si riche et novatrice, de Heidegger.

En effet, avec la parution, en 1927, de Etre et temps, l’interprétation de la question du rapport de l’existant à la vie va changer en profondeur. Et ce, d’abord pour Heidegger lui-même. Si, avant 1927, ce dernier rapporte les concepts clés de “monde” ou de “souci” à la vie — probablement sous l’influence encore de Husserl et de Dilthey —, “monde” et “souci”, à partir de 1927, seront non seulement interprétés dans le cadre d’une analyse des catégories de l’existence humaine, mais plus encore exclusivement tournés vers la seule question ontologique, la question de l’Etre, et non plus vers celle du vivant. Le paragraphe 10 de Etre et temps le dit clairement : « Nos délimitations de l’analytique existentiale par rapport à l’anthropologie, à la psychologie et à la biologie demeurent relatives à la seule question fondamentalement ontologique. Si nous voulons donc comprendre quelque chose à la vie, il nous faut préalablement méditer le sens de la question de l’Etre. Il y a, à cette thèse forte, une justification elle-même forte. En effet, la question de savoir ce qu’est la vie ne peut se poser que pour nous qui vivons, parce que précisément nous vivons et pouvons la poser. Ainsi l’essence de la vie est-elle interrogée privativement, à partir de notre propre détermination de l’existence. C’est pourquoi, affirme Heidegger, il convient préalablement d’interroger le mode d’être qui est le nôtre pour, ensuite, éventuellement, tenter de comprendre quoi que ce soit à la question, si complexe, du vivant. Cette démarche est celle de la prudence de la réflexion. Ce qu’il s’agit ici d’éviter, c’est toute projection anthropologique sur le vivant, et c’est pourquoi l’analytique existentiale va d’abord commencer par éliminer toute considération anthropologique.

Interroger le mode d’être de l’existant que nous sommes, tel est précisément la tâche à accomplir, et que Descartes lui-même, précise ce paragraphe 10, n’a pas su mener à bien, malgré son examen du « cogitare de l’ego », du mode de penser du sujet pensant. Et de fait, cette analyse cartésienne atteint, dans la seconde des Méditations métaphysiques, un niveau de détermination d’une extrême radicalité, puisque pour penser l’être même de ce que je suis, il faut à Descartes, en un geste puissant, rompre avec la détermination métaphysique classique de l’homme comme animal rationale. Ainsi, parvenu après l’épreuve du doute à la première proposition indubitable, « Je suis, j’existe », proposition « nécessairement vraie, toutes les fois que je la prononce, ou que je la conçois en mon esprit », Descartes tente de répondre à la question radicale de mon mode d’être : que suis-je, moi qui suis ? Or sa première réponse, négative, est fondamentale pour comprendre la position et l’enjeu des thèses discontinuistes entre l’animal et l’homme dans une histoire du vivant. « Qu’est-ce donc que j’ai cru être ci-devant ? Sans difficulté, j’ai pensé que j’étais un homme. Mais qu’est-ce qu’un homme ? Dirai-je que c’est un animal raisonnable ? Non certes : car il faudrait peu après rechercher ce que c’est qu’animal, et ce que c’est que raisonnable, et ainsi d’une seule question nous tomberions insensiblement en une infinité d’autres plus difficiles et embarrassées, et je ne voudrais pas abuser du peu de temps et de loisir qui me reste, en l’employant à démêler de semblables subtilités. Ainsi, ce que Descartes reproche à la tradition aristotélicienne et scolastique avec laquelle il entend prendre définitivement ses distances, c’est, faute d’une radicalité dans son mode de questionnement, de transformer une question complexe (Qu’est-ce que l’homme ?) en deux questions extraordinairement embarrassantes (Qu’est-ce qu’un animal ? Que signifie “raisonnable”?). Ce mode d’interrogation de l’être-homme suscite l’aporie, et c’est pour se détourner de ce chemin sans issue que le philosophe coupe alors radicalement court à toute thèse continuiste entre l’homme et l’animal. Or ce faisant, comme l’on sait, loin de sortir de toute aporie, Descartes s’engage dans une difficulté peut-être plus grande encore. La détermination de mon identité en terme de « chose pensante » (res cogitans), immatérielle, inétendue, ne relègue pas seulement la question du vivant loin hors de l’essence de l’homme ; elle n’oblige pas seulement à déterminer ce vivant en termes mécanistes relativement grossiers : elle rend de plus factuellement incompréhensible l’existence de cette « substance mixte » que serait l’homme et en laquelle l’inétendue et l’étendue, l’âme et la machine (corporelle) seraient plus que liées, mélangées. Ainsi, et paradoxalement, alors même que Descartes entend explicitement sortir du cadre (métaphysique) classique de l’homme comme animal rationale, il y retombe avec une grande violence en retrouvant les mêmes déterminations toutes aussi classiques du problème de la “différence spécifique”. Qu’est-ce que l’homme selon Descartes ? C’est celui qui possède lapensée, différence spécifique sur un fond commun d’animalité compris comme « chose étendue », res extensa, obéissant aux lois fondamentales et naturelles de la physique mécanique.

Comme on le voit, ce n’est pas sans raison que Heidegger choisit d’écarter l’analyse cartésienne pour accéder à une détermination ontologique fondamentale de l’existence. Pour autant, cette éviction de la question de la vie dans Etre et temps ne signifie nullement pour Heidegger un désintéressement à l’égard de celle du vivant, et tout se passe comme si, pour rendre compte de cet existant que nous sommes, il fallait également et inévitablement en venir à une analyse de ce mode d’être tout autre, que nous ne sommes pas : l’animal.

C’est peu de temps après, dans un cours du semestre 1929-1930, que Heidegger a pu se confronter à la question. Dans le texte depuis publié sous le titre Les concepts fondamentaux de la métaphysique. Monde-finitude-solitude, ce dernier propose, dans la seconde partie de l’ouvrage, et notamment à partir du paragraphe 42, trois thèses directrices pour l’étude du concept de « monde » : « La pierre est sans monde », « L’animal est pauvre en monde », « L’homme est configurateur de monde ».

Que la pierre soit sans monde, cela signifie simplement que, privée des caractéristiques du vivant, la pierre ne fait pas corps avec quelque autre réalité que ce soit. Rien ne lui est, comme tel, accessible ; pas même elle-même. Plus fondamentale, et autrement plus complexe, est la thèse concernant l’essence de l’animalité. L’animal a en effet ceci de commun avec l’homme d’être une nature vivante. Il va donc falloir à Heidegger, conformément à la perspective ouverte par Etre et temps, penser l’irréductibilité de l’être-homme à l’égard de l’être-animal, et c’est pourquoi ce n’est pas d’abord sur une analyse de la détermination naturaliste du vivant que le philosophe prend appui, mais sur celle, existentielle, du concept de « monde ».

Or que signifie et qu’engage le fait d’avoir un monde ? Telle est, selon Heidegger, la question diacritique fondamentale, seule susceptible de clairement fonder l’approche discontinuiste du vivant, c’est-à-dire de justifier la radicale séparation de l’animal et de l’existant. La difficulté vient en fait de l’ambiguïté du rapport de l’animal à ce que nous appelons « monde ». « En l’animal, écrit Heidegger, il y a le fait qu’il a un monde et tout autant qu’il n’a pas un monde. » Monde, ici, signifie « accessibilité de l’étant » ; et le philosophe de préciser : « Le nid qui est visité, la proie qui est attrapée, ce n’est pas rien, c’est de l’étant. Sans quoi l’oiseau ne pourrait s’installer dans un nid, ni le chat attraper de souris — si ce n’était pas de l’étant ! L’animal a accès à de l’étant. Or toute l’analyse de Heidegger va ici consister à montrer que l’indéniable accessibilité à l’étant par l’animal n’est jamais, pour autant, une accessibilité à l’étant en tant que tel. L’escalier que monte le chien, le chien s’y rapporte bien, mais non en tant qu’escalier ; la souris qu’attrape le chat, le chat s’y rapporte bien, mais non en tant spécifiquement que tel rongeur, ou telle souris. Et qu’est-ce qu’une souris pour un chat, sinon une proie, en général, prise, parce qu’actualisée, dans un cercle perceptif ? C’est cette ambiguïté du rapport au monde, inhérente à l’essence de l’animal, que Heidegger nomme pauvreté. Ce concept n’est donc pas à entendre en un sens quantitatif. L’animal n’est pas pauvre au sens où il n’aurait que peu de rapports au sein du monde. C’est au contraire en un sens qualitatif essentiel qu’il convient d’entendre ce propos. « Pauvre » signifie alors « privé de… », en sorte que, comme l’écrit radicalement Heidegger, « si pauvreté signifie privation, la thèse “l’animal est pauvre en monde” dit la même chose que “l’animal est privé de monde”, “l’animal n’a aucun monde”. 

Par là serait donc ontologiquement fondée la radicale distinction de l’animal et de l’humain. Toutefois, il est remarquable que pour justifier cette thèse décisive, qui ultimement va reposer sur l’étude de la proposition énonciative de l’en tant que tel, renvoyant elle-même à la détermination fondamentale du logos jusque dans sa provenance grecque , Heidegger, contrairement au raccourci qu’il s’autorise dans la Lettre sur l’humanisme, de 1945, n’argumente pas ici d’emblée en mettant en évidence la seule question, pourtant centrale, de la parole. « Si les plantes et les animaux, écrit-il en 1945, sont privés de langage, c’est parce qu’ils sont emprisonnés chacun dans leur univers environnant, sans être jamais librement situés dans l’éclaircie de l’Etre. La question de la parole est certes alors décisive, car elle seule marque en effet factuellement et irrémédiablement la radicale rupture de l’homme à l’animal. L’homme, et lui seul, parle. Or l’accessibilité à l’étant en tant que tel non seulement se marque ultimement par la possibilité proprement humaine de le nommer, mais plus encore, et comme le développera Heidegger lui-même, à partir des conférences des années 1950-1960 réunies dans le recueil Acheminement vers la parole, c’est le fait premier de pouvoir nommer qui ouvre l’accès à l’étant en tant que tel, c’est-à-dire qui l’appelle à venir dans l’ouvert de ma présence. Il ne suffit pas en effet de dire que je fabrique un ensemble de marches et que, face à la réalité de l’objet une fois fabriqué, je lui cherche ensuite un nom, par exemple : “escalier”. La possibilité nôtre de nommer est ce qui me permet d’appréhender une différence spécifique et ainsi de m’ouvrir à ce qui pour moi, homme, aura, en tant que telle, une réalité ; l’escalier : non pas seulement un outil permettant l’accès à un espace se situant au-dessus de moi, mais cet objet-ci, en colimaçon, de structure métallique, de telle provenance, différent de tous les autres, etc.

La parole thématise, et c’est pourquoi elle seule, ultimement, justifie l’accès à l’en tant que tel, c’est-à-dire l’être-au-monde. Toutefois, et comme le dit Heidegger dans le passage cité de la Lettre sur l’humanisme, « si plantes et animaux sont privés du langage, c’est parce qu’ils sont emprisonnés chacun dans leur univers environnant. » C’est cet emprisonnement dans leur « univers environnant » que va, au plus près de la description biologique et phénoménologique, mettre en évidence le philosophe dans le cours de 1929. Or cette description préalable lui évite le piège qu’aurait pu être une toute première différenciation en termes de langage ou, plus rigoureusement encore, de parole, tant celle-ci reste fondamentalement prise dans la tradition métaphysique, et donc trop vite et trop souvent uniquement comprise à partir d’elle. Que l’on se souvienne de la remarquable lettre de Descartes au marquis de Newcastle, en date du 23 novembre 1646. Si les animaux ne parlent pas, écrit en substance le philosophe, et donc n’ont pas d’âme — laquelle a été préalablement réduite à la res cogitans —, c’est qu’ils ne pensent pas. Et nous le savons avec certitude, car s’ils pensaient, ils nous le diraient ! Même rapidement énoncée, cette argumentation n’a rien de superficiel — mais elle est ici lourde de préjugés qui la privent vite de toute puissance démonstrative.

En évitant d’emblée de penser la séparation de l’animal et de l’homme à partir du concept de parole, Heidegger évite le piège qui aurait pu donner à comprendre sa méditation comme une nouvelle présentation de la thèse classique de la différence spécifique. Non, l’homme n’est pas un animal comme un autre, avec “seulement” la parole en plus ! L’étude du concept de « monde » va nous libérer de cette tentation. Reste alors à décrire l’être-animal, afin de mettre en évidence sa « pauvreté » en monde.

Cette analyse de l’être-animal prend pour point d’appui une analyse de l’organe, lequel est d’emblée distingué de l’outil. Si l’outil est conçu pour telle ou telle tâche, l’organe, lui, est la possession d’une faculté. Il est ce qui est apte à telle ou telle fonction, et ne s’éprouve qu’à partir d’une poussée première et originelle qui le détermine en tant que tel. Cette poussée est pulsion (Trieb), et c’est ce mode pulsionnel fondamental qui approprie l’animal (Tier) à lui-même. L’animal est l’être qui est « dans cette pulsion et sa poussée. 

Ce mouvement pulsionnel (Treiben) permet d’accéder au concept, là encore propre à l’animal, de comportement, lequel ne relève pas d’une praxis, c’est-à-dire d’une « façon de faire et d’agir. Ce comportement (Benehmen), parce qu’il est d’emblée décrit en termes de mouvement pulsionnel et pris dans le réseau d’un « caractère compulsionnel , est accaparement (Benommenheit). Ce concept d’accaparement devient alors le concept central de la description heideggerienne. Il décrit un mouvement contradictoire dans lequel l’animal, tiraillé par des contraintes diverses, est pris dans un cercle dont il ne peut s’extraire. Ce tiraillement pulsionnel vient du fait que l’animal est simultanément absorbé par ses pulsions propres et en même temps sous l’emprise d’une impulsivité qui l’ouvre relativement à autre que lui.

Ainsi cette analyse aboutit-elle déjà de façon remarquable à dissocier l’organisme de sa seule configuration physiologique. Pensée sous l’emprise de son caractère compulsionnel, « l’organisation de l’organisme […] est avant tout l aptitude fondamentale à s’entourer d’un cercle, et elle est donc une ouverture tout à fait précise à un rayon de désinhibition possible. » Ou encore : « l’aptitude à s’encercler est la composante fondamentale de la réalité des animaux à chaque moment de leur vie.

Ce qui est ici pensé, c’est l’aptitude à tout à la fois avoir et ne pas avoir un monde, ou encore ce que Heidegger nomme la pauvreté de l’animal. Par l’encerclement compris comme « cercle de désinhibition », Heidegger met en évidence la possibilité d’un accès animal à l’étant, au réel pensé alors comme son « milieu ambiant ». Mais tout en étant ouvert à ce qui désinhibe, l’animal reste dans l’incapacité d’avoir accès, en tant que tel, à ce à quoi il se rapporte.

Un préjugé commun

Parmi les nombreuses études critiques suscitées par cette analyse heideggerienne, on a pu lire que « l’erreur de Heidegger — il faudrait pour la rectifier revenir aux analyses de Merleau-Ponty dans La structure du comportement — consiste à déduire l’essence générale de l’animalité à partir des animaux les moins évolués et les plus étroitement déterminés par l’instinct et l’Umwelt. Ce qui vaut pour l’abeille et le lézard, cette torpeur de laBenommenheit, cet emprisonnement dans les systèmes pulsionnels les plus élémentaires, ne vaut ni pour le singe, qu’il soit ou non de Köhler, ni pour le chien, ni pour le cheval, ni pour la baleine ou le dauphin, ni même pour les oies ou les loups de Lorenz. 

Ces remarques de Michel Haar ne sont pas sans fondement ; et, bien qu’à partir de tout autres perspectives, G. Amzallag, lui aussi, reconnaît que l’extraordinaire plasticité adaptative, qui singularise si puissamment l’homme entre tous les vivants, est malgré tout partagée par d’autres encore : tels précisément les baleines ou même les éléphants ! C’est pourquoi, bien que l’on puisse faire à Heidegger le reproche critique de n’avoir pas pris en considération, pour dégager l’essence de l’être-animal, les animaux dits supérieurs, et ainsi, en quelque sorte, de s’être donné la tâche plus facile en prenant, comme référents de l’analyse, des animaux si différents de l’être-homme qu’aucune transition ou projection ne devenait alors concevable, cela ne signifie pas pour autant que l’étude des animaux supérieurs, et pour certains dans leur apparente proximité biologique, ne soit pas moins égarante dès lors qu’il s’agit de penser en profondeur l’unité du vivant. Car en vérité, cette question de l’unité du vivant, et donc de la réintégration de l’homme au sein du vivant, doit savoir, non pas totalement rejeter, mais du moins librement se défaire de l’emprise évolutionniste directe. Là est, sur le fond, une des leçons les plus essentielles du livre de G. Amzallag. Car ce que Michel Haar regrette dans la démarche heideggerienne — à savoir son inattention, probablement intentionnelle, à l’égard des animaux supérieurs — aurait pu, tout à l’inverse, lui être une chance considérable tant cela aurait pu témoigner d’une absence de préjugés évolutionnistes, et donc d’une disponibilité nouvelle et totale à l’égard de la question du vivant.

Or malgré des propos d’une haute tenue spéculative, cette disponibilité nouvelle n’a pas eu lieu, et la question du vivant en l’homme est restée parfaitement occultée par l’analyse heideggerienne. Toutefois, la voie suivie par Merleau-Ponty, dans La structure du comportement, et que semble préférer ici Michel Haar, n’est pas sans reproduire un préjugé heideggerien. Certes, et à l’inverse, celle-ci, forte des acquis de la biologie et des travaux de von Uexküll, mais aussi de Goldstein, de Straus ou encore de von Weizsäcker, a puissamment et efficacement réintégré l’homme au sein du vivant. Ainsi, Erwin Straus, dans ce si beau livre qu’est Du sens des sens, et notamment à partir de son analyse historiale du sentir, a clairement mis en évidence une communauté des vivants regroupant hommes et animaux. Plus encore, il leur pense quant à lui, à l’inverse de Heidegger, un monde commun — celui précisément du sentir —, et en lui une rencontre possible. « C’est dans le monde du sentir, écrit-il, que nous rencontrons les animaux, car le monde est partagé par l’homme et par l’animal. C’est au sein de ce monde que nous comprenons l’animal et, fait bien plus significatif encore, que l’animal nous comprend. » Et Straus de prendre à la suite l’exemple du sifflement par lequel j’appelle mon chien. « Nous pouvons donc dire, poursuit-il, que la compréhension animale est une compréhension symbiotique et que tous les processus singuliers de cette compréhension ne sont que des déterminations concrètes du comportement symbiotique. La compréhension animale se définit entièrement par le suivre et le fuir, c’est une compréhension de l’attrayant et de l’aversif.

En quoi dès lors cette analyse strausienne du vivant, qui inspira, avec d’autres, la méditation de Merleau-Ponty, et qui est véritablement si différente de celle proposée par Heidegger, partage-t-elle encore avec celle-ci un préjugé commun ? En ceci, précisément, que l’une comme l’autre occultent, une nouvelle fois, le modèle végétal, pour penser le vivant avec comme seul support le modèle (ou anti-modèle, c’est selon !) de l’animal.

Il est en effet frappant que dans ses trois thèses directrices destinées à élucider le concept de « monde », Heidegger mentionne la pierre, l’animal, l’homme — mais non le végétal, lequel n’est pourtant pas d’emblée réductible à l’une ou l’autre de ces réalités. Or ce qui fait problème, comme lui-même le note, ce sont certes « pierre, animal, être humain ou même plante . Et pourtant la plante est ici prise dans un impensé global, et d’emblée assimilée au bloc des vivants, c’est-à-dire en fait à celui de l’animal, en opposition à celui des choses (pierres) ou des existants (humains). C’est pourquoi l’étude de l’animal, prétendant rendre compte de l’être du vivant (non de l’existant !) en sa globalité, croit pouvoir nous dispenser de l’étude spécifique du végétal.

Bien qu’à partir d’autres présupposés, la mise totale entre parenthèse du monde végétal n’est pas moins forte dans les travaux des biologistes, depuis l’acquis fondamental pour l’analyse du comportement du concept d’Umwelt par von Uexküll. En effet, en centrant, comme le fait Straus, son analyse du vivant sur celle du sentir — ou sur celle du percevoir, pour von Weizsäcker —, dans tous les cas le concept clé qui s’articule à l’une ou l’autre interprétation du phénomène comportemental, c’est l’idée d’auto-mouvement. Sentir, dit Straus, percevoir dit von Weizsäcker, c’est pour le vivant entrer dans la distance. L’animal ne sent qu’en adoptant le comportement de l’attraction et de la répulsion. Or cette analyse permet également de jeter les bases d’une interprétation du comportement humain. Dès lors, le privilège du sentir dans l’étude du vivant devient tout autant celui du se mouvoir compris, non exclusivement mais principalement, en terme de déplacement local, d’ici à là. Les plantes — Aristote ne les privait-il pas déjà pour cela d’aisthêsis, les séparant ainsi radicalement des animaux et des hommes ? — sont certes, quant à elles, privées de motricité, “plantées” là. Ne sont-elles pas alors une nouvelle fois et pour cette raison aussi, sinon exclues, du moins oubliées dans cette pourtant remarquable étude du vivant qui, elle, intègre l’homme ? Mais les végétaux ne sentent-ils pas ? Et le mouvement ne doit-il être compris qu’en termes de translation ?

Henri Maldiney, quant à lui, nous rappelle que si « le vivant se distingue de la chose par son auto-mouvement », le se mouvoir a deux sens. « Le se mouvoir est l’union, en lui, de deux types de mouvement : une translation et une transformation. Une translation : le corps en déplacement conserve ses limites en changeant de lieu (comme un corps que je déplace) ; une transformation : le corps se meut, change continuellement de formes en transgressant ses limites. Or, en vérité, si pour une analyse de la perception l’on comprend que l’on puisse privilégier le premier sens du concept d’auto-mouvement, celui de translation, pour une analyse du vivant, le second sens, celui de transformation devient, non pas exclusif, mais bien fondamental. C’est ce concept de transformation que l’analyse quasi exclusivement synchronique de Heidegger a occulté, et c’est encore ce même concept que les analyses du sentir passent presque sous silence. Or, c’est pourtant à partir de lui que l’attention peut de nouveau, dans une analyse spéculativement attentive à la question du mouvement, se porter sur le modèle oublié du végétal, lequel est apparemment si immobile.

Ainsi, pour l’étude de l’organisme, et par là de l’unité du vivant comme du vivant en l’homme, l’accent n’est pas d’emblée à porter sur le concept de capacité, lequel reste trop lié au privilège ininterrogé de la translation. Certes, cette attention accordée, par la capacité, au je peux, attention commune malgré leurs différences à Heidegger comme à Merleau-Ponty, est essentielle dès lors qu’elle vient s’opposer à l’idéalité abstraite des philosophies de la conscience qui ne pensent l’être-homme que dans les termes d’un je pense.  Le je pense oublie le corps ; le je peux lui laisse une place centrale. Heidegger l’accorde à l’animal ; Merleau-Ponty l’étend à l’homme. Mais parce que le je peux ne rend pas toujours compte de la totalité des vivants, et ne permet pas davantage de s’interroger sur l’articulation du vivant en l’homme, au-delà même de l’articulation de l’animal et de l’homme, il convient alors, au prix d’un étonnant mais tonique “pas en arrière”, de sortir du cercle animalier, et de retrouver un autre modèle de développement du vivant : celui du végétal.

Le végétal ou la plasticité adaptative

Telle est la singulière acquisition d’une phénoménologie de l’humain, telle qu’elle est rendue possible par les recherches et intuitions biologiques de Gérard Amzallag. Il est en vérité deux raisons majeures pour lesquelles ce modèle végétaliste est puissamment intéressant et stimulant pour penser la continuité du vivant tout comme l’extraordinaire singularité humaine. La première raison est que, pour le dire en empruntant un moment au lexique hégélien, le modèle végétal nous libère de la représentation et nous permet d’accéder, hors de tout conflit idéologique, au concept lui-même. Et ce n’est pas là le moindre de ses acquis ! En effet, ne pouvant, contrairement à ce qui se passe pour l’animal, jamais nous identifier à la plante  , l’enracinement dans le vivant, qu’il s’agit pourtant de concevoir, peut alors se réfléchir plus posément, hors de toute immédiate querelle évolutionniste. Mais le loup entre ainsi dans la bergerie, et cette quiétude apparente n’est alors que l’annonce d’une bien plus redoutable secousse, plus qu’une secousse : un chaos, celui-là même d’où sort l’énergie créatrice et morphogène du vivant.

Là est le second intérêt majeur de ce modèle épistémologique : son recentrement sur ce concept central de chaos ; chaos devenu alors le cœur de la mutabilité du vivant comme un des caractères biologiques les plus fondamentaux de l’homme, à savoir le centre même de son autorégulation en tant qu’organisme . Le concept de chaos est en lui-même difficile à entendre et peu, quoi qu’il en soit, auront su être attentif à son véritable sens. Comme le rappelle Henri Maldiney : « ce mot a rarement été pris dans [son] sens originaire ; on l’emploie plus souvent au sens de confusion, désordre ». Or, le sens originaire de chaos est celui d’une « béance non seulement sans fond, mais sans aucune direction. C’est sur la compréhension comme sur l’approfondissement de ce concept clé que H. Maldiney déploie essentiellement ses analyses de l’esthétique-sensible du vivant comme celles de l’esthétique-artistique de l’existant. « Tout ce par quoi les formes biologiques diffèrent originairement des formes mathématiques, écrit-il, est aussi ce par où elles s’apparentent aux formes esthétiques-artistiques  et c’est pourquoi les unes peuvent être pensées dans la proximité essentielle des autres, voire s’éclairer les unes les autres — sans que pour autant elles soient simplement confondues. Les formes biologiques se rapportent au vivant, donc à l’étant. Quant aux formes artistiques, elles « expriment l’être et leur constitution en porte la marque. Une forme n’est pas un étant. Elle existe.

Si, pour la compréhension de la créativité du vivant comme pour celle de l’existant dans ses manifestations artistiques, le concept de chaos apparaît si descriptif, c’est qu’il rend compte, en tant que rupture, du moment critique dans lequel un nouveau principe d’organisation se trouve en gestation, ou encore dans lequel une forme est en formation. Or, pour qu’une telle innovation se produise, il faut préalablement qu’une plus ancienne organisation se délabre, c’est-à-dire finalement se chaotise, mais également, et en même temps — c’est là le moment clé du processus morphogénétique — qu’elle trouve le principe de sa réorganisation. C’est celle-ci que H. Maldiney pense en terme de rythme, lequel porte alors en lui les traces de la chaotisation surmontée. « Il n’est pas de rythme authentique, écrit-il, dont les moments transformateurs, à l’incidence imprévisible, ne manifestent en lui la menace victorieusement transcendée du vertige et du chaos » ; ou encore : « l’ordre du monde ou l’existence d’une œuvre d’art n’est pas l’abolition pure et simple du chaos — mais sa conversion en plénitude comme nous l’avons remarqué à propos du rythme. » Et pour le redire en étant attentif à une conceptualité venant d’un autre horizon culturel : « La question de la mutation […], dans la mesure où elle exige, en Chine, le vide, où elle exige partout le rien, est un cas éminent de la relation du chaos et du rythme et donc un cas éminent de l’existence. 

La mutation n’est pensable qu’à partir d’un processus de chaotisation rythmiquement surmonté, d’un processus de chaotisation qui devient donc créateur, et dont les plantes offrent singulièrement le modèle épistémologique au sein du vivant. Les végétaux en effet se singularisent, parmi les vivants, en ce qu’ils déploient une très surprenante capacité à formuler des solutions adaptatives inédites lors de graves perturbations environnementales — solutions alors purement organicistes, puisque par définition non cognitives ! Or, si cette reformulation se déploie à partir d’une crise morphogénétique, c’est que le choc environnemental induit une rupture dans le mode de croissance de la plante. L’organisme est menacé en sa viabilité, et il lui faut alors ou s’adapter ou disparaître. Le processus adaptatif, tel que le décrit G. Amzallag, s’opère au prix d’une perte momentanée, mais essentielle, de cohérence organisationnelle dans l’organisme, d’une perte de son habitude organisationnelle : c’est là la crise. Si la cohérence résistive qui le caractérise n’est pas déjouée lors de la perturbation environnementale, l’organisme est menacé de disparition. Relisons sur ce point un instant Péguy, et son éloge, ici en creux, de l’esprit d’enfance, de l’inhabitude : « [Du] bois mort, écrit-il, c’est du bois extrêmement habitué, c’est du bois parvenu à la limite de l’habitude. Ou encore c’est un bois tout plein de sa propre mémoire et des résidus de sa mémoire végétale […]. Du bois mort, c’est du bois extrêmement habitué. Et une âme morte c’est aussi une âme extrêmement habituée. Du bois mort c’est du bois habitué à sa limite. Et une âme morte c’est aussi une âme habituée à sa limite. 

C’est donc à partir d’un processus chaotique que l’organisme doit procéder à un double réajustement, de ses organes à l’environnement, comme des différents organes entre eux : c’est là l’adaptation. Ainsi ce processus chaotique est également, pour le végétal, processus créateur. Ce chaos morphogène peut alors apparaître comme une réponse adaptative non prédéterminée, tant l’organisme, incapable de projet, réorganise son unité de façon parfaitement « imprédictible ».

Or, ce qui est ici biologiquement remarquable, et pour nous essentiel, c’est que, face à cette plasticité adaptative, tous les vivants ne sont pas sur un même plan d’égalité. Là où celle-ci caractérise puissamment les végétaux, tant chez eux « l’état embryonnaire n’est jamais révolu , elle est relativement peu présente chez les animaux… à une exception près, mais une exception remarquable : l’homme. En l’homme, c’est le cerveau qui est l’organe plastique par excellence, en sorte que G. Amzallag peut écrire que « l’image la plus appropriée pour se [le] représenter […] n’est pas celle d’une machine sophistiquée (un ordinateur, par exemple), mais plutôt celle d’un végétal, organisme comportant des modules plus ou moins homologues (les feuilles), et qui ne cesse son développement toute la vie durant. Ce qui fait le végétalisme du cerveau, et avec lui de l’homme — osons dire corps et âme —, c’est précisément son extraordinaire immaturité. En cela, le petit d’homme est un être foncièrement inadapté à son environnement, comme peut l’être un embryon expulsé trop tôt de l’utérus maternel. Plus encore, on peut remarquer que les ébauches de comportements existants à la naissance dégénèrent chez l’homme. Aussi perd-il vite l’ensemble des quelques attitudes réflexes qui lui semblaient d’emblée acquises. Certes, comme le signale encore G. Amzallag, ce développement extraordinairement lent, connu des scientifiques sous le nom de néoténie, n’est pas le propre de l’homme. Le rapprochement possible — et qui ne risque pas de produire une quelconque identification ! — avec les baleines ou les éléphants, nous rappelle alors que l’homme, parmi les vivants, est biologiquement un mammifère — donc un animal. Toutefois chez l’homme, cette juvénilisation affecte tout particulièrement le cerveau, lui conférant alors une plasticité adaptative qui n’a, dans le monde de la nature, qu’un seul modèle : celui non pas du développement animal, mais bien végétal !

Que retenir de cette bien peu ordinaire analyse nous rappelant à la mémoire oubliée du végétalisme ? Ceci qui, loin de clore dogmatiquement la réflexion sur l’imbrication du vivant et de l’existant, du vivant en l’homme, à l’inverse l’ouvre d’une façon éminemment questionnante et sollicitante : l’homme, dirons-nous, est, parmi les vivants-animaux, l’animal le plus végétal, et ainsi l’animal devenu autre qu’animal sans n’avoir jamais été véritablement végétal. Aussi l’humain est-il le vivant le plus paradoxal — le paradoxe du vivant.

 

Je remercie Philippe Grosos (Le Philosophoire) pour sa participation.

 

 

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Il est Professeur de philosophie moderne et contemporaine à l'Université de Lausanne. Il est l'une des figures de la phénoménologie française contemporaine, continuateur d'un geste philosophique qui trouve ses racines dans les penseurs rebelles à la pensée systématique, de Kierkegaard à Henri Maldiney.

 

La reconnaissance d'un art pariétal du paléolithique supérieur n'est intervenue qu'au tout début du xxe siècle. Depuis, tout en prenant cet art au sérieux, les préhistoriens n'ont cessé de voir dans ces formes peintes et gravées l'expression d'un univers symbolique. En cela, ils n'ont pas seulement remarqué que les hommes du paléolithique associaient des formes et des signes ; ils ont interprété ces formes comme des signes. Mais une telle démarche n'aboutitelle pas à faire disparaître ces oeuvres en tant qu'oeuvres d'art ? Car peut-il exister un art qui ne soit art des formes ? Prenant appui sur l'analyse des peintures de Lascaux (Dordogne) comme sur celle des pierres gravées de La Marche (Vienne), il s'agit de faire valoir l'enjeu expressif des formes afin de proposer un tout autre modèle d'interprétation et de jeter les bases d'une philosophie de l'art paléolithique. Philippe Grosos est professeur de philosophie à l'université de Poitiers.

 

 

Qu'ont de commun Pascal et la peinture de La Tour ? La théologie de Thomas d'Aquin et les fresques de Fra Angelico ? La philosophie de Schelling et la musique de Liszt ? La pensée de Diderot et les toiles de Fragonard, ou encore la phénoménologie de Maldiney et les sculptures de Giacometti ? Et si œuvres d'art et œuvres philosophiques, dans leurs façons d'être au monde, tissaient de profondes correspondances, souvent même à l'insu de leur créateur ? C'est la thèse de Philippe Grosos qui revisite ici les grandes œuvres de la pensée humaine et les plus belles productions de l'art pour en dévoiler les liens les plus intimes et les intuitions communes. De telles correspondances, qui entendent mettre en évidence des gestes communs à l'élaboration de leurs œuvres, supposent alors que ce que nous nommons esthétique a bien davantage à voir avec l'existence qu'avec la seule œuvre d'art ou le jugement de goût. Professeur de philosophie à l'université de Poitiers, Philippe Grosos a publié aux Éditions du Cerf Phénoménologie de l'intotalisable pour lequel il a reçu le prix Mercier 2015.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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22 novembre 2019

L'art de savoir écouter !

Bonsoir à toutes et à tous,

Je viens de commencer à étudier la 4ème liste et son projet actuellement en cours qui a pour leader = Denis Digel.

Vous trouverez dans mon Facebook :Selestat Municipal 2020 : Une première analyse très directe sur l'objet même de la campagne de Mr Digel = L'oubli ! 

Je vous invite à en prendre connaissane !!!

Ici, et pour reprendre le contenu du "programme" en cours de constitution, l'équipe de Mr Digel fait état d'une "autre méthode de gouvernance" dans un esprit neuf, avec comme premier point retenu : 

- Savoir écouter ! .... C'est très vague.

Je ne sais pas si Mr Digel sait ce que cela veut dire mais en voici la démonstration.

 

Ecouter : C'est l’art de se mettre en veilleuse

 

Ecouter est peut-être le plus beau cadeau que nous puissions faire à quelqu’un. D’une certaine façon, c’est lui dire : « Tu es important pour moi, tu es intéressant, je suis heureux que tu sois là. Je suis disponible à ta présence. Je me sens touché par ce que tu es, parce que tu dis. »

Ecouter, c’est commencer par se taire. Avez-vous remarqué combien de tentatives d’échange ou de pseudo-dialogues sont remplis d’expressions du genre : « Ah oui, c’est comme moi ! » ou « Moi aussi, j’ai eu affaire à telle situation. » Cette pseudo-compréhension, qui s’approprie le dit de l’autre pour mieux le phagocyter, n’est qu’une occasion pour parler de soi, pour s’emparer du discours de l’autre et développer le sien.

Ecouter, c’est commencer par arrêter son petit cinéma intérieur, son monologue portatif, pour se laisser rejoindre et peut-être transformer par l’autre. C’est accepter qu’autrui entre dans notre intimité et mette en veilleuse nos pensées, nos ressentis, comme il entrerait dans notre maison et s’y installerait un instant, s’asseyant dans notre fauteuil et prenant ses aises, en sollicitant notre attention pour lui seul.

Ecouter, ce n’est pas chercher à répondre à celui qui se cherche, se dit ou résonne devant nous. Il convient surtout de lui permettre de s’entendre, de se reconnaître, de se retrouver dans les errances ou le labyrinthe de ses pensées. C’est refuser de penser à sa place, de donner des conseils, et même de vouloir comprendre. C’est simplement entendre.

Ecouter, c’est accueillir l’autre, le reconnaître tel qu’il se définit, sans se substituer à lui pour lui dire ce qu’il doit être. Bien sûr, il y a différents niveaux d’écoute. L’écoute active sera celle qui permet à celui qui parle d’entendre ce qu’il dit. L’écoute miroir, la plus rare et donc la plus recherchée, sera inconditionnelle ; elle permet de vider les trop-pleins d’amertume et de regrets. L’écoute résonance sera celle qui amplifie le dit de l’autre en restant ouvert et positif à toutes les idées, à tous les sujets, à toutes les expériences, à toutes les solutions, sans interpréter, sans juger, laissant à celui qui s’exprime le temps et l’espace de trouver sa voie.
Ecouter, ce n’est pas vouloir que quelqu’un soit comme ceci ou comme cela, c’est apprendre à se positionner silencieusement dans ce léger décalage entre ce qui est dit et ce qui est entendu.

Etre attentif à quelqu’un qui souffre, ce n’est pas donner une solution ou une explication à sa souffrance, c’est lui permettre de la dire et de trouver lui-même son chemin pour s’en libérer ou continuer à la porter.
Apprendre à écouter dans cette liberté d’être, c’est l’exercice le plus utile que nous puissions faire pour nous libérer de nos détresses, en retrouvant la part d’universel dans l’unicité de chacun.

Ecouter, c’est donner à l’autre ce que l’on ne nous a peut-être jamais donné : de l’attention, du temps, une présence bienveillante. C’est en apprenant à écouter les autres que nous arrivons à nous écouter nous-mêmes, dans notre corps, dans nos émotions. C’est le chemin pour apprendre à écouter la terre et la vie ardente. C’est devenir un poète de l’« humanitude », qui sent le cœur et voit l’âme des choses. « A celui qui sait écouter est donné de ne plus vivre à la surface : il communie à la vibration intérieure du vivant. » 

 

 

Je veux remercier Jacques Salomé est psychosociologue.
Il est notamment l'auteur de  Le courage d'être soi (Pocket)et de Vivre avec les autres (Ed. de l'Homme) Ce livre, entre psychologie et spiritualité, vous guide à travers les obstacles de la vie pour vous aider à les dépasser. Car on peut sortir grandi et plus fort des difficultés que l'on rencontre. Jacques Salomé nous conduit à explorer les zones d'ombres de notre personnalité, à surmonter les blessures et les souffrances qui nous enchaînent, à choisir la fidélité à soi pour découvrir l'espérance spirituelle qui est en chacun de nous.

 

Dans ce florilège d'histoires, Jacques Salomé fait se côtoyer hommes, femmes, enfants qui s'aiment et se disputent, qui rient ou désespèrent lorsque la vie est trop dure à la maison, à l'école ou au travail. Les scènes quotidiennes, joyeuses ou douloureuses, se succèdent et nous offrent une réflexion sur la vie en société, pour nous apprendre à franchir les caps difficiles et apprécier les bons moments, en harmonie avec les autres. Des situations vraies qui sont une invitation au dépassement de soi. Des textes pour nous ouvrir à la plus difficile des libertés : la liberté d'être.

 

 

Ce livre, entre psychologie et spiritualité, vous guide à travers les obstacles de la vie pour vous aider à les dépasser. Car on peut sortir grandi et plus fort des difficultés que l'on rencontre. Jacques Salomé nous conduit à explorer les zones d'ombres de notre personnalité, à surmonter les blessures et les souffrances qui nous enchaînent, à choisir la fidélité à soi pour découvrir l'espérance spirituelle qui est en chacun de nous.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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21 novembre 2019

Un sondage révèle "une forte demande de ruralité de la part des Français"

Les Français plébiscitent la campagne et les villes moyennes, malgré le manque de services de proximité, et les grandes villes ne font plus rêver, selon une enquête menée par le Cevipof (Sciences Po) avec l'Association des maires de France (AMF) rendue publique le 22/10/2019.

Devant le tiers lieu Les Ateliers de la Mine

 

À la question "dans l'idéal, si vous aviez le choix, où préféreriez-vous vivre ?", 
• 45% des 15.308 sondés répondent "à la campagne"
• 41% "dans une ville moyenne" 
•  et 13% seulement dans une métropole. 
Une répartition qui ne varie quasiment pas en fonction de l'âge ou du niveau de diplôme.
"L'enquête montre que le rural est bien plus demandé que l'urbain et qu'en milieu urbain, les villes moyennes sont bien plus attractives que les villes de 200.000 habitants et plus", selon cette étude conduite auprès de plus de 15.000 personnes.
Un résultat qui va à l'encontre d'"idées reçues concernant la fracture territoriale", estime Luc Rouban, directeur de recherches au Cevipof. "L'explication la plus courante du mouvement des gilets jaunes est (...) que les périphéries rurales, de plus en plus dépourvues de services privés ou publics, s'opposent désormais à des agglomérations métropolitaines attractives qui concentrent les richesses", poursuit-il. Or, "l'absence de services de proximité" en milieu rural "ne produit pas une désaffection pour la campagne". "Le rural reste très demandé", alors que les grandes villes "constituent des destinations imposées par leur offre d'emplois ou leurs ressources éducatives", selon cette étude.

Rejet de la grande commune 

L’enquête révèle également que les habitants des communes de moins de 500 habitants sont fortement attachés à leur commune comme à son autonomie. L’idée de créer de grandes communes ou de transférer de nouvelles compétences aux intercommunalités est assez vivement rejetée dans les communes rurales alors même que 54 % des enquêtés qui y habitent estiment qu’ils se trouvent dans un territoire en difficulté. Cette absence de services de proximité ne débouche paradoxalement pas sur une demande de fusion ou de renforcement des intercommunalités "puisque 43% des habitants en milieu rural estiment que leur commune devrait rester comme elle est, en gardant ses compétences actuelles de proximité, et que 25% demandent même qu’elle retrouve plus de compétences par rapport à l’intercommunalité", d'après l'enquête.

Satisfaction des ruraux malgré les difficultés 

Malgré les difficultés auxquelles ils se heurtent dans la vie quotidienne, notamment en matière de transports, les enquêtés des communes de moins de 500 habitants déclarent être satisfaits de la vie qu’ils mènent en proportion supérieure (64%) à ce qu’elle est parmi les habitants des communes de 200.000 habitants et plus (60%). 
Inversement, le "handicap (des communes de moins de 500 habitants, NDLR) est moindre, comparé à la situation moyenne que l'on observe dans toutes les communes, en matière d'éducation, d'accès aux services de sécurité, mais aussi d'internet haut débit".
Le sondage se penche également sur la confiance envers les élus et montre que la confiance dans le "personnel politique" évolue en raison inverse de sa proximité. En moyenne, les enquêtés disent avoir tout à fait ou assez confiance en leur maire à proportion de 71%, contre 55 % en leur conseiller départemental, 49 % en leur conseiller régional, 40% en leur député et 36% en leur sénateur. En moyenne, 21% des enquêtés s’avèrent incapables de donner le nom de leur maire.

Surprise, un bilan des maires ruraux jugés satisfaisants

L'une des "surprises" de l’enquête tient à ce que si la moitié des maires des communes de moins de 500 habitants annonçaient, lors de l'enquête de 2018 pour l’AMF, leur volonté de ne plus se représenter aux élections municipales de 2020, leurs administrés sont bien plus satisfaits de leur bilan qu’ils ne le sont dans des communes de dimension plus importante.
Cela se traduit tout d’abord par "le fait que le bilan global de la municipalité est jugé bon à 60%, bien au-delà de ce que l’on observe dans les grandes villes, car cette proportion tombe à 44% dans les villes de plus de 30.000 habitants et à 39% dans les villes de 200.000 habitants et plus, pour une moyenne générale de 50%", détaille le sondage. 
Trois motifs de satisfaction parmi les habitants des communes rurales sont mis en évidence :
•  "le dynamisme et la volonté de monter des projets (12,8%)", 
•   "la capacité de dialogue et la disponibilité du maire (11,4%), un item bien plus bas en moyenne dans l’ensemble des communes (5%)", 
•  "la bonne gestion du budget (9,4%)". 
A contrario, les trois premiers motifs d’insatisfaction sont : 
•  "l’absence de projets ou l’incapacité à les mettre en œuvre (12,8%)", 
•  "l'absence de résolution d’un problème local précis (10%)" . "Souvent, l’absence de connexion internet à la fibre optique mais aussi parfois parce qu’il manque un feu au pont de X", est-il précisé dans l’enquête, 
•  "les mauvais contacts avec le maire liés à sa personnalité ou aux clivages locaux (5,4%)".

Concernant l'avenir 

Quant à l’avenir, le sondage montre que les attentes des habitants des communes de moins de 500 habitants sont très similaires à ce que l’on trouve dans des communes de taille plus importante, à quatre exceptions près : 
• des attentes plus fortes en matière de préservation de l’environnement (58% contre une moyenne de 48%)", 
• dans le domaine de la prise en charge des personnes âgées (23% contre 17%),
• "la demande d’un renforcement de la sécurité y est plus faible bien que réelle" (23% contre 33%),
•  "les attentes d’une politique attractive pour les entreprises sont plus basses (15% contre 30%)". 

 

 https://www.banquedesterritoires.fr/sites/default/files/2019-10/Enquete%20AMF-CEVIPOF-SEPT-2019.indd_.pdf

 

 

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